Eric Le Lann (tp), Nelson Veras (g), Gildas Boclé (b)


Je me souviens, ce soir-là au New Morning, Chet sur la scène, suspendant le temps, l’accrochant aux notes de sa trompette, et bâtissant une cathédrale… Putain oui, c’était la messe, la communion, où bien était-ce déjà les prémisses de l’au-delà, celui des mécréants et des païens... Le silence, le vrai, celui qu’on entend, sculpté par le fil ténu de la voix, au bord de la fêlure, fragile et parfait. Le cuivre, lui, chante, feule, défie l’équilibre immuable du temps et tutoie l'indicible…


Chacun est bien conscient d’assister à quelque chose de rare et d’unique, et de vouloir que cela dure, se perpétue, ainsi défier le temps et voler ces instants à l’éternité, comme un pied de nez à la mort, comme un défi sacrificiel, les dés ont été depuis longtemps déjà lancés et leur course s’achèvera bientôt en un dernier hoquet, quelque part à Amsterdam…


Oui, je me souviens ce soir-là au New Morning, à droite, tout près de la scène, Eric Le Lann. Subjugué.


Rien d’étonnant donc, cet album. Normal, un hommage, et même un peu plus. Il en a le droit et il lui faut payer la dette. La pochette d’abord, Chet en grand, le visage concentré, les yeux mi-clos, trompette à la main, il écoute… Superbe portrait de Christian Ducasse. Un carré rouge s’incruste sous le visage, choix malheureux, on peut y lire « Eric Le Lann-I remember Chet ». On est passé malgré tout pas loin du mauvais goût, délicat de mettre en avant un autre sur une pochette, s’effacer, sans doute, mais il y a commerce. Tout dépend de la galette, c’est sûr il y a un enjeu.


La forme, d’abord, comme Chet, un trio. Sans piano, comme Chet souvent aimait. Et une guitare, et une basse. Des standards, le répertoire de Chet, et aussi une belle compo d’Eric « Backtime ».


Ici pas de pastiche, pas de tromperie, l’écoute réhabilite le projet et relativise la pochette. C’est Eric Le Lann le boss, pas de doute, même si on y entend l’esprit de Chet, même si son ombre traverse l’album, cachée entre les notes, dans les intervalles, dans le souffle aussi, ces deux là, c’est sûr, brûlent le même oxygène. Pourtant le timbre d’Eric reste personnel, droit à la manière de Miles, un zeste moins aérien que Chet, plus charnu. Le trio est formidable, Nelson Veras à la guitare et Gildas Boclé à la basse contribuent magistralement à cette réussite, la guitare brode la plus fine dentelle tandis que la basse, très en avant, sculpte une charpente solide sur laquelle il est aisé de s’appuyer.


Et puis il y a les notes de pochette d’Eric, très personnelles, qui content avec simplicité les moments partagés avec Chet. Des anecdotes poignantes, faites d’admiration, de drame, de misère aussi, de musique et de sang, frêles instants de bonheur arrachés au bout d’une aiguille, mort annoncée.


Et puis aussi ces quelques mots après l’achat par Chet d’une nouvelle trompette (la moins chère du magasin) « Il peut jouer n’importe quelle trompette, le son c’est soi. »


Et puis cet autre concert, quelques mois plus tard, toujours au New Morning « Chet commence à chanter puis embouche sa trompette, le son ne sort pas, les gens sont déçus… » Et même plus.


Oui, I remember Chet.

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le 7 mars 2016

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