Le chant du cygne

Avis sur Le Chant des sirènes

Avatar Alex La Biche
Critique publiée par le

J’rêvais d’être connu en jouant aux p'tites voitures
Maintenant les labels et les groupies veulent ma signature
Oui j’assure, j’suis l'génie qu’a écrit "Sale pute"
J’aimais pas l’adolescence : laisse-moi kiffer ma vie d’adulte

Nous sommes en 2011 et l'époque où il était perdu d'avance est révolu. Orelsan entend Le chant des sirènes après le succès non-commercial de son premier album. Ce sera le nom de cette seconde livraison. On le sait tous, ce chant, cet appel de la gloire, est attirant mais nécessite de se formater au système. Or, il n'est pas rare qu'une belle plume se prostitue en dépit de l'art. Mais la plume normande pourrait-elle se laisser bouffer par le système ?

Bien loin du personnage looser de Fuzati, Orelsan est avant tout un beauf, un glandeur. Et mis à part sur l'autodérision, il n'est pas vraiment comparable au leader du Klub dans la mesure où Orelsan assume et joue de ce côté looser afin de proposer du fun et un drôle second degré ainsi que des confessions plus personnelles.

Orelsan propose donc un univers plus musical, aux différentes inspirations qu'il a parfaitement assimilées comme le montre la paire 1990 et 2010 qui sonnent comme des modèles de rap, ou qui y répondent à la perfection. Plus musical oui, mais certaines musicalités laissent à désirer et laissent présager à une chute vers la facilité.

Plus rien ne m'étonne, Double Vie & La terre est ronde : ce mélange rap/électro pour les deux premiers est dans l'air du temps mais sonne comme dégueulasse, alors que le dernier est chanté comme une baltringue. Ces trois morceaux sont les plus aptes à passer en radio, et le seront. Le casseur flowter se laisse aller dans le formatage et si cela peut sembler triste, il prend à contre-pied en le faisant intelligemment et surtout en concevant un album des mieux construits. Sans doute un album de rap français des mieux ficelés.

En effet, à l'instar de 1990 & 2010, l'album est majoritairement construit par chansons paires, le tout avec une logique de continuité des plus efficaces où l'on va de l'égotrip arrogant vers un final qui rappelle «Vive la vie» du Klub des Loosers. Le tout en passant par des textes plus émouvants, des remises en question.

Si la poignée de morceau précédemment citée est conçu de manière contestable, pour ne pas dire «naze», on ne peut nier le don d'Orelsan pour l'art de la rime où s'enchaînent des lignes toujours pertinentes avec rarement des consonances en dessous de 3 syllabes. Puis ses textes inspirés sont tout simplement brillants et chacun d'entre-eux sont complémentaires et redonnent à ces «morceaux gâchés» une toute autre saveur.

Explication :

Double Vie fait dans l'égotrip pubère avec cet Aurélien non-mécontent, qui prend à la légère le fait de tromper sa meuf. C'est «moche» et la forme est du même acabit que ce discours avec un refrain sous autotune chanté aussi adroitement que détestablement joyeusement. On en ressort dubitatif et ensuite vient Finir Mal, suite logique et méritée de sa connerie.

Habiter dans la chambre chez tes parents
Quand t'as dépassé la barre de tes 24 ans
Donne vite le sentiment que la vie s'répète
Les vieux posters sur les murs crient "Défaite !"

Mon père a des tonnes de nouvelles réflexions
Bien évidemment ma mère pose des questions
J'donne des versions en ma faveur
Devant mes potes j'sors mon grand jeu d'acteur
Mais tout seul, j'me laisse aller dans l'malheur
Tout seul, j'comprends sa vraie valeur

Finir Mal sonne comme un classique de la chanson de rupture. C'est plein d'émotion, c'est pertinent et c'est surtout plein de vérités venant d'une génération comme la notre. Une chanson qui nous montre comme il dit que l'ignorance peut être une des pires souffrances. C'est à partir de ce moment là qu'on savoure l'égotrip d'enfoiré de Double Vie : on voit la chanson différemment. La forme ne sonne plus comme commerciale, mais est à l'image du propos, du contexte. Le morceau est dans l'air du temps, est magnifiquement naze.

Il en va de même pour Plus rien ne m'étonne, où le kéké enchaîne une critique facile du monde d'aujourd'hui où punchlines très actuelles s'enchaînent sur musique tout autant actuelle.

Que dire de plus à part que Le Chant des Sirènes se doit d'être écouter comme un tout ? Qu'Orelsan n'est pas du genre à se faire bouffer par le système. Qu'Orelsan est un des artistes les plus brillants et représente toujours au mieux notre génération. Que le classique Suicide Sociale est un des meilleurs morceaux de rap français jamais fait, où haine et vérités se mélangent pour 5:42 d'accumulations d'adieux à donner des frissons. Que l'album est à l'image de ce morceau, un défouloir plein de vérités et d'émotion. Que c'est une perle inscrite dans une époque qui prend surtout son sens dans le monde tel qu'il est aujourd'hui.

Peut-être qu'Orelsan a bien niqué le système ?

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 1676 fois
40 apprécient · 4 n'apprécient pas

Alex La Biche a ajouté cet album à 1 liste Le Chant des sirènes

Autres actions de Alex La Biche Le Chant des sirènes