"Meet Me By The Third Pyramid" : l'histoire complète du 3ème album avorté des B-52's !

Des débuts prometteurs


Fondé le jour de la Saint Valentin 1977, le groupe américain The B-52's est originaire de la petite ville étudiante d'Athens, en Géorgie et composé de la famille Wilson avec Ricky à la guitare, sa petite sœur Cindy au chant, son meilleur ami Keith Strickland à la batterie et deux autres amis musiciens que le trio rencontre à la fac : Fred Schneider, chanteur moustachu qui ne dépareillerait pas dans les films de John Waters, ainsi que Kate Pierson, une claviériste/chanteuse qui jouait alors de l'orgue et de la guitare dans un groupe folk protestataire local, The Sun Donuts.


Rapidement invités par des amis à jouer lors de fêtes d'anniversaires ou de mariages, les cinq d'Athens se font rapidement un nom localement. Sur place, ils côtoient déjà un tout jeune Michael Stipe qui rêve déjà de former son propre groupe (qui deviendra rapidement R.E.M). C'est lors d'une de ces fêtes que certains amis conseillent au groupe de monter à New York pour y donner des concerts. La musique du groupe est si particulière et joyeuse, avec ce mélange de surf-rock 60s, de rétrofuturisme kitsch façon SF des années 1950, de pop rock psychédélique et de punk que selon ces mêmes amis, les B-52's ne pourraient que plaire au public new yorkais. Une fois là-bas, ils se font remarquer par quelques grands noms : Bowie, The Cramps, Brian Eno, Blondie mais aussi et surtout les Talking Heads, et principalement le couple rythmique Chris Frantz et Tina Weymouth, qui leur présente aussitôt le manager de leur propre groupe : Gary Kurfist.


Fast forward.

Il n'aura fallu que quelques concerts new yorkais au groupe pour presser un premier single, puis signer un contrat avec Gary Kurfirst pour les manager, puis avec Chris Blackwell pour rejoindre le label Island Records (avec un deal d'édition chez Warner pour l'Amérique). Blackwell fait transporter le groupe dans son studio Compass Point aux Bahamas pour enregistrer un premier album. Sorti début juillet 1979 avec sa pochette jaune légendaire, ce premier album éponyme est un succès quasi-mondial. Le groupe accompagne les Talking Heads en tournée à travers le monde. Le public parisien intello et arty, amateurs du Palace, le plébiscite en particulier. Ils s'embarquent ensuite pour leur propre tournée mondiale à l'automne, passent par le Japon, retournent en Europe et terminent finalement leur longue course aux studios Compass Point pour boucler un deuxième album, avec neuf autres titres de leur répertoire qui n'avaient pas déjà été enregistrés. Ce deuxième disque, arborant cette fois-ci une pochette rouge, met un poil plus l'exergue sur les synthétiseurs, en poursuivant la même ligne sonore ébauchée par Blackwell lui-même l'année précédente.


Wild Planet, deuxième album, est encore un grand succès lors de sa sortie en août 1980. Peut-être un peu moins connu car dépourvu de singles aussi dévastateurs que « Rock Lobster » ou « Planet Claire », Wild Planet permet néanmoins au groupe de confirmer son succès et d'asseoir une formule musicale « simpliste » axée sur un minimum d'overdubs, une batterie énergique, un synthé basse discret, un orgue vintage, une guitare « surf » tenue de main de maître par un très malin Ricky Wilson qui réinvente totalement le jeu de guitare post punk, quelques bongos et surtout des harmonies vocales, du parlé-chanté (surnommé sprechgesang par la presse musicale) et des onomatopées qui rendent le groupe rafraîchissant et attachant par rapport au reste de la scène post-punk et new wave de l'époque. La presse spécialisée américaine commence dés lors à surnommer les B-52's comme « the greatest party band in the world ».


Byrning Down The House


Dans les faits, en outre de partager leur temps entre Athens, GA, les Bahamas et New York City, les cinq membres du groupe commencent à fatiguer. Après deux années à donner plus de 170 concerts cumulés sur quatre continents différents, le succès les rattrape. Ils ont tous besoin de se reposer. Même si leur manager Gary Kurfist et leur maison de disque américaine Warner Brothers les poussent à repartir aussitôt en studio, Ricky, Cindy, Keith, Kate et Fred sont crevés. De plus, ils ont également épuisé leur répertoire. Les dix-huit titres qui leur ont permis de connaître un succès fulgurant sur deux albums font désormais partie du passé, et il leur faut maintenant trouver le temps de composer de tous nouveaux morceaux.


Conscient que la pression créée par l'attente d'un nouvel album commence sérieusement à peser sur leurs épaules, les cinq membres des B-52's décident d'arrêter momentanément les concerts et d'emménager ensemble au cours de l'année 1981. Malgré le succès, le groupe ne perçoit pas encore un énorme revenu et ne peut donc s'installer dans le centre ville. Ils prennent alors possession d'une grande maison dans la petite ville de Mahopac, située à une heure de voiture au nord de Manhattan, le long de l'Hudson River. Une fois sur place, ils tentent tant bien que mal de recréer l'ambiance des premiers jours, lorsqu'ils composaient leurs premiers titres ensemble dans la maison des Wilson à Athens. Rapidement, le voisinage vieillissant de Mahopac ne prends pas très bien l'installation de ce groupe de « hippies bariolés » qui semblent faire « beaucoup de bruit », et ils constatent tous rapidement qu'il ne s'agit pas de leur seul problème. En effet, le long travail d'écriture et de composition ne fait que commencer et s'avère déjà fastidieux. La vie en commun loin de leur Géorgie natale rends le groupe morose et la communication entre les musiciens se détériore. Keith Strickland, batteur, résume :


La lune de miel était terminée. Nos rêves de faire partie d'un groupe rock célèbre qui connaît un grand succès était désormais réalisé, qui plus est quand ce succès allait bien au-delà de toutes nos premières espérances. Nous avons alors acheté cette maison à Mahopac pour y vivre et y travailler tous ensemble. Involontairement, c'est justement le fait d'être toujours les uns sur les autres qui a fini par nous ajouter une pression supplémentaire.

Tout au long de l'année 1981, Kurfirst téléphone ou rends régulièrement visite au groupe, espérant entendre un nouveau tube potentiel ou en tout cas de nouvelles chansons qui justifieraient le passage du groupe en studio pour (enfin) livrer un troisième album. Le rapport du groupe avec son manager n'a jamais été au beau fixe, et les premiers coups de pression de Kurfirst pendant l'année 1981 sera le début d'une suite de mécontentements qui poussera le quintette à finalement le renvoyer à la fin des années 1980. A posteriori, tous les membres du groupe ont du mal à se souvenir de qui aurait dit quoi lors de cette période tendue. Néanmoins, et ce dés la fin de l'année 1980, lorsqu'un journaliste du magasine Rolling Stone interviewe Ricky Wilson, il résume :

Gary Kurfist ne fait que de parler de notre prochain album, du succès qu'il faut maintenir, etc... Je lui ait alors dit qu'il ne s'agirait peut-être pas d'un album dansant, cette fois. Cette idée l'a choqué. En fait, ce qui, moi, me paraît choquant, c'est justement l'idée que les gens n'espèrent désormais plus rien d'autre que de nouveaux albums dansants signé B-52's.

En effet, la grande nouveauté dans cette nouvelle période de composition et d'écriture, c'est que les deux principaux musiciens du groupe ont acquis du matériel nouveau (principalement de nouveaux synthétiseurs, dont un Roland Jupiter 8 flambant neuf) qui les poussent sur le chemin de l'expérimentation. Si les deux premiers albums sont le reflet des années « fac » du groupe, passées sous le soleil de la Géorgie avec tout le « fun » qui s'ensuit, ce nouvel album semble devenir peu à peu le reflet des tensions émergentes au sein du quintette et de son entourage proche. Dit comme ça, on pourrait presque s'attendre à ce que le son des B-52's approche celui de Joy Division. Sans, heureusement, aller jusque là, le groupe décide néanmoins de moins jammer, ce qui réduit de fait les parties chants en call & response typique de leur formule de base, avec une envie de Keith et Ricky de mettre davantage l'exergue sur une musique plus funky, plus dense et plus psychédélique. Certainement influencés par les autres groupes qu'ils ont rencontrés sur la route (comme les Plastics au Japon) ou par la scène new-yorkaise de l'époque, ces jams se métamorphosent néanmoins lentement en une dizaine de nouveaux titres exploitables pour la scène et pour le studio.


Au printemps 1981, Gary Kurfist presse une nouvelle fois le groupe. Kate Pierson résume le comportement du manager ainsi :


Nous n'étions pas encore prêts pour entrer en studio et enregistrer l'album. C'est alors que Gary nous a suggéré l'idée de travailler avec David Byrne des Talking Heads. Alors certes, oui, pourquoi pas, mais nous n'avions même pas encore terminé d'écrire tous les morceaux. Il nous martelait sans cesse que nous devions sortir un nouvel album au plus vite. C'était le genre de manager qui te forçait la main en te disant ''Vous devez faire ci ! Vous devez faire ça !'', alors il nous a plus ou moins forcé à entrer en studio.

L'idée que les B-52's puissent travailler avec David Byrne est une idée intéressante. Néanmoins, il est difficile d'en déterminer la source exacte. Keith Strickland aurait déclaré dans certaines interviews que lui et Ricky rêvaient de collaborer avec Byrne depuis la sortie des albums Remain In Light et My Life In The Bush Of Ghosts. Kate nous rappelle plus haut que ce serait Kurfist lui-même qui aurait soufflé l'idée au groupe. Pourtant, la vérité se cache peut-être dans le livre Remain In Love, l'autobiographie de Chris Frantz, ami proche des B-52's, batteur de Talking Heads, groupe qui partage le même manager, soit Gary Kurfist. Frantz résume ainsi :


Un jour, alors que j'étais en train de traîner avec Gary dans son bureau, il a reçu un coup de fil des B-52's. Vu la tronche qu'il tirait, ils ne devaient pas lui annoncer de bonnes nouvelles. Après avoir raccroché, il s'est tourné vers moi et m'a dit ''Tu ne devineras jamais... Ils veulent que je dise à Chris Blackwell qu'ils souhaitent un autre producteur pour leur prochain album. Tu sais qui ils veulent que j'engage à sa place ? David Byrne !'' J'ai laissé l'information pénétrer mon esprit. […] Malgré le talent et l'expérience que Blackwell pouvait leur apporter en studio, ils devaient vouloir s'attacher au prestige que David pouvait leur apporter. C'est d'autant plus étrange, quand on sait que David Byrne n'a jamais vraiment exprimé d’intérêt pour les B-52's, contrairement à Chris Blackwell...

Ainsi donc, David Byrne, entre deux albums de Talking Heads et fort de la sortie de son premier album en collaboration avec Brian Eno, est recruté à l'été 1981 pour produire ce nouvel album des B-52's. En parallèle, parce que Warner Bros et Chris Blackwell s'impatientent pour de bon, Kurfist réunit le groupe lors d'une réunion de crise et leur propose une idée révolutionnaire pour gagner un peu de temps : sortir un album-remix de certains titres triés sur le volet extraits de leurs deux premiers albums. Ces six titres sont alors envoyés à Steven Stanley, jeune ingénieur du son jamaïcain et résident au Compass Point studio. Ayant fait ses armes en mixant des « dub mixes » bootlegs pour l'usage personnel de Chris Blackwell lors de l'enregistrement et du mixage des sessions des albums de Grace Jones enregistrés plus tôt la même année, Stanley est recruté pour remixer les B-52's. Ce mini-album remix, chose encore relativement nouvelle dans le milieu de la musique rock, finit par sortir à la mi juillet 1981 sous le nom Party Mix! sous les éloges des critiques.


Blank Tapes Tragedy


Finalement, prêt ou pas, Kurfist booke le studio Blank Tapes (situé en plein Manhattan et QG des productions ZE Records de Bob Blank et Michel Estéban) pour septembre et octobre 1981. En dehors du fait que l'album est déjà loin d'être composé entièrement, David Byrne est également occupé par un projet solo, la bande son du spectacle The Catherine Wheel de Twyla Tharp. Double booké afin de produire deux disques en même temps, Byrne fait le choix radical de travailler sur son propre disque le jour puis sur le futur album des B-52's la nuit, en essayant tant bien que mal de dormir entre les sessions.


A l'image de la composition des morceaux dans leur maison de Mahopac, la communication entre les membres du groupe fait également défaut en studio. Sur la dizaine d'idées de morceaux qu'ils ont réussi à composer, un seul titre fait l'unanimité. Il s'agit de la chanson « Mesopotamia », qui donne dés lors son titre au projet d'album. Profitant des session de son propre album, Byrne fait intervenir des musiciens de session pendant l'enregistrement de Mesopotamia, comme le batteur Yogi Horton, le percussionniste Steve Scales (qui fait également partie des tournées de Talking Heads), mais également le trompettiste David Buck et le saxophoniste Ralph Carney. Byrne lui-même met la main à la pâte, joue du clavier, de la guitare et de la basse pendant les sessions. Cependant, malgré les efforts du producteur (qui n'est pas forcément connu pour sa bonhommie), rien y fait et la communication reste difficile.


Exemple typique : Keith et Ricky passent une journée en studio à travailler et enregistrer le basic track d'un morceau lent et atmosphérique qu'ils souhaitent appeler « Cloud 9 » et garder instrumental pour conclure l'album. Le soir venu, ils quittent le studio. Byrne revient quelques temps plus tard, écoute le rendu et fait aussitôt appel à Kate Pierson pour chanter des paroles sur l'instrumental. A la fin, et sans le savoir tout de suite, le morceau instrumental de Keith et Ricky est devenu la chanson « Deep Sleep ».


Bref, la cacophonie en studio est totale, le manager et le label sont inconsolables, le producteur absent la plupart du temps et la communication entre les membres du groupe est quasiment inexistante. De telles conditions de travail ne peuvent mener qu'à la catastrophe. Et au milieu de tout ce chaos, un disque était quand même en train de voir le jour. Kurfirst, excédé par la tournure des événements, décide une nouvelle fois de faire pression sur le groupe pour qu'ils sortent le peu de morceaux qui ont été enregistrés. Kate Pierson indique :


Nous n'avions encore une fois pas terminé de travailler. « Cake » n'a jamais été terminée et mixée correctement. « Deep Sleep » était censée être une piste instrumentale et puis je me suis retrouvée à chanter un bout de texte enregistré en une seule prise. En un seul mot : Mesopotamia n'était pas terminé quand il a fallu le sortir.

Au moment de choisir quels morceaux allaient finalement être pressés sur le disque, en sachant que Kurfist avait donc décidé de faire passer Mesopotamia d'un album à un EP six titres, une dispute éclate entre le groupe, le manager et le patron du label Island, Chris Blackwell. Kate Pierson résume :


Bizarrement, Chris Blackwell ne voulait pas qu'on puisse sortir la chanson « Mesopotamia » sur le disque Mesopotamia. Il trouvait que le morceau était fragile et pas assez marquant. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi, alors que « Mesopotamia » était pourtant l'une des rares chansons à être complètement terminées et prête à sortir. Quarante ans plus tard, je pense que c'est l'une de nos meilleures chansons, et malgré ce que Blackwell pouvait dire ou penser, on a jamais hésité sur le fait de sortir ce morceau.

Finalement, à l'automne 1981, Mesopotamia, sous forme d'EP six titres, commence à véritablement prendre forme. Desiree Rohr dessine une pochette qui représente le groupe sur un mur de hiéroglyphes, un concept amusant et plutôt novateur pour le groupe, habitué à poser en photo pour les pochettes. Aux États-Unis, Warner Bros se prépare à presser un disque long d'environ 26 minutes, avec un mixage validé par Kurfirst et le groupe.


En Europe, Chris Blackwell, certainement déçu par le mix et l'avortement prématuré des sessions du disque, décide de créer ses propres remixes à partir d'un composite de prises studio et de bandes démo, créant de fait des mixes plus longs, plus funky et plus psychédéliques, de manière à les presser sans l'aval du groupe sur la version européenne du disque via son label Island. Il commercialise sa version « longue » (33 minutes au lieu de 26) le même jour que la version officielle au nez et à la barbe du groupe et de la presse. Ainsi, le 27 janvier 1982, Mesopotamia, troisième effort discographique des B-52's, voit finalement le jour.


Turn Your Watch Back


A sa sortie, le disque entre dans le Billboard 200 américain et dans le Top 20 des ventes d'albums au Royaume-Uni. Les critiques sont mitigées, entre ceux qui voient en Mesopotamia la "suite logique de la fête" maintenant que les B-52's ont déménagés à New York, et ceux qui y voient un disque moyen, plombé par les envies sérieuses du groupe et les expérimentations de David Byrne sur la production.


Sur le disque (peu importe les versions) figure six titres.

Mesopotamia s'ouvre sur « Loveland », un titre qui fait entrer les B-52's pleinement dans les années 1980. Sur un groove de batterie qui aurait pu figurer sur l'album Remain In Light de Talking Heads, c'est la basse synthétique qui conduit tout le morceau. La voix de Cindy Wilson, seule, permet d'élever le titre dans la stratosphère tandis que les guitares de Ricky sont noyées dans le mix. « Loveland » est un excellent morceau, mais il démarque tellement avec ce que le public était habitué à entendre sur un disque du groupe qu'il a dû en choquer plus d'un. Néanmoins, c'est la preuve que le groupe est capable de proposer un autre style de musique en restant perché et en proposant quelque chose de rafraîchissant.


« Deep Sleep », comme on l'a vu, était pensé comme un titre instrumental intitulé « Cloud 9 » censé conclure l'album. Mesopotamia étant réduit à un « EP » (ou un mini-album en Europe, mais peu importe), ce morceau se retrouve en deuxième position et continue de creuser une veine lente et psychédélique que le groupe n'avait pas encore pu tellement développer dans les disques précédents. La voix de Kate Pierson (seule, là encore), rajoute complètement une ambiance surréaliste et onirique au morceau. C'est également la première fois que les B-52's utilisent une boite à rythme sur un de leurs titres (une Roland CR-78, en l'occurrence). La production et l'arrangement continuent de mettre en valeur les idées de Keith Strickland et de Ricky Wilson et prouvent là encore que les B-52's sont tout à fait capables de faire un tout autre style de musique. Néanmoins, difficile de ne pas penser aux autres productions majeures de David Byrne à l'écoute de ce titre...


La première face du disque se termine avec « Mesopotamia », morceau titre, et premier titre de Mesopotamia où il est possible d'entendre tout le groupe en simultané. Il est donc facile de comprendre pourquoi Kate Pierson peut à ce point défendre ce titre pendant les interviews. Bien que poursuivant l’esthétique onirique funky des deux premiers morceaux, on retrouve non seulement la guitare de Ricky Wilson au premier plan ici, mais également l'humour inhérent au groupe dans le « dialogue d'étudiant » qui s'installe entre Fred Schneider et les deux chanteuses dans les paroles. Bizarrement, « Mesopotamia » à permis au groupe de devenir particulièrement célèbre dans la région de Détroit, et plus particulièrement au sein de la scène techno naissante grâce au DJ Electrifying Mojo qui diffusait régulièrement le morceau dans ses émissions, le plaçant souvent entre des morceaux de Kraftwerk et d'Afrika Bambataa. Il faut d'ailleurs noter qu'au début des années 1980, les groupes « rock » blancs passaient encore rarement sur des stations de radios afro-américaines et inversement (voir le scandale Bowie/MTV de 1983), ce qui provoque quelques disputes entre le groupe et leur manager à propos de la promotion du groupe sur ces stations de radio. Fred raconte :


Bien sûr, notre manager un peu tyrannique n'aimait pas du tout l'idée de savoir que le DJ Electrifying Mojo passait notre musique sur une radio afro-américaine. Peu importe, on se fichait bien de savoir ce qu'il pouvait penser. Nous, on voulait simplement atteindre toutes les personnes qui voulaient s'amuser et faire la fête en écoutant notre musique, peu importe l'âge, la couleur de peau, etc... 

Malgré le racisme ordinaire qui règne en maître aux Etats-Unis à cette époque, ça reste finalement assez surprenant de voir un morceau originellement si décrié par un patron de label finalement devenir une porte transversale entre un univers rock et un univers électronique, sachant que les « pères fondateurs » de la techno de Détroit étaient tous friands de l'émission du DJ Electrifying Mojo. D'ailleurs, « Mesopotamia » reste d'ailleurs à ce jour le seul extrait du disque joué sur scène par les B-52's.


La face B s'ouvre sur le morceau le plus funky signé par le quintette d'Athens, à savoir le crypto-érotique « Cake ». Sous couvert d'un dialogue entre Kate et Cindy à propos d'une recette de gâteau, les paroles multiplient les clins d’œil sexuels. Les thèmes et la manière dont les paroles sont chantées restent donc globalement dans la formule établie par le groupe, mais transcende le propos à travers la musique. Construit sur un groove presque disco, le morceau se pose sur deux lignes de basses : l'une jouée avec une basse électrique (fretless, certainement), l'autre avec un synthétiseur. Les deux s'entremêlent et culminent dans un pont psychédélique du meilleur effet où les voix sont mixées dans tout le spectre panoramique, ce qui est particulièrement notable lors de l'écoute au casque. On retrouve là encore les guitares de Ricky Wilson, bien mises en avant et dans un registre plus rythmique (proche d'ailleurs de celui de David Byrne avec les Talking Heads) que de sa signature « surf » habituelle, ce qui est, là encore, pas désagréable. On note également, et pour la première fois dans l'histoire du groupe l'usage de cuivres dans les arrangements, ce qui fait de « Cake » l'un des morceaux les plus irrésistibles du disque.


Mesopotamia se poursuit sur un morceau très rythmé, « Throw That Beat In The Garbage Can », qui quitte momentanément la léthargie onirique pour retrouver le fun du premier album. Ici, Fred Schneider nous conte ses problèmes de voisinages, directement inspiré par l'environnement de leur maison de Mahopac. Kate et Cindy reprennent le chant en chœur, sans partir dans des harmonies trop saillantes. Encore une fois, c'est le synthé basse qui conduit le morceau, cisaillé par des à-coups de guitare et de saxophone. C'est peut-être à travers ce morceau qu'on ressent le plus que Mesopotamia a été enregistré dans le quartier général de la « No Wave », c'est à dire le studio Blank Tape, qui servait bien souvent de lieu principal d'enregistrement pour les artistes signés ZE Records, soit James Chance & The Contortions, Kid Creole & The Coconut, Lizzy Mercier Descloux ou encore Suicide et Lydia Lunch.


Enfin, le disque se termine sur un morceau rock assez inhabituel pour le groupe, œuvre de Cindy Wilson, soit « Nip It In The Bud », qui aurait été écrit au dernier moment, en studio, par une partie du groupe, désœuvrée et frustrée par la tournure des événements. Ici, c'est un festival de guitare, on compte régulièrement deux à trois riffs superposés les uns sur les autres, un solo (répété deux fois), un piano martelé façon The Stooges ainsi qu'une guitare basse, chose là encore assez inhabituelle pour le groupe. On retrouve la voix rageuse de Cindy qui faisait déjà tressaillir les auditeurs de « Hero Worship » sur le premier album. Au bout de trois petites minutes, le morceau disparaît en fade-out et c'est la fin du disque...

Vraiment ?


Warner VS Island Records


En fait, en fonction de la version, le disque est également plus long sur le pressage Island européen/anglais de 1982. En effet, sur ce pressage (et ce pressage seulement, je précise pour les curieux et collectionneurs), les titres « Loveland », « Cake » et « Throw That Beat In The Garbage Can » sont rallongés, parfois de manière assez anecdotique (« Throw That Beat »), parfois de manière substantielle, comme sur « Loveland », qui dure huit minutes. En effet, dans le mixage anglais, l'arrangement est légèrement différent, même si la base du morceau reste globalement la même. On trouve néanmoins beaucoup d'improvisations vocales de Cindy, semblables à du « scat » (qui prouve les dires de Kate concernant le disque non terminé), un assez long break rythmique gorgé de reverb et d'effets d'écho façon « dub » et une fin plus psychédélique sur le traitement des voix.


« Cake » est également plus longue et le mix met encore plus l'accent sur les parties de basses, mais également les cuivres, tout en rallongeant le pont et le final. On entends beaucoup mieux la guitare. « Throw That Beat » est rallongé d'un pont « dub », moins psychédélique que sur « Loveland », mais également de quelques effets sonores dignes d'un cartoon qui ne sont pas forcément du meilleur effet.


Il faut bien noter que ce mixage « dub » serait uniquement l’œuvre de Chris Blackwell/Island Records et aurait été pressé « par erreur » uniquement sur les premières éditions vinyles européennes de 1982. Ce mixage n'a jamais été reproduit officiellement par la suite, le groupe l'ayant renié.


A noter également que Mesopotamia a été remixé en 1990 pour une ressortie en CD (compilé généralement avec Party Mix ! sur un seul et même CD), avec un « lissage » numérique, plus d'effets de reverb et des arrangements légèrement retravaillés qui se remarquent surtout à l'écoute de l'intro, plus longue, de « Deep Sleep ». Les versions disponibles en streaming font rarement le distinguo, mais la version Warner originale de 1982 (toujours pressée sur CD et sur ressorties vinyle de nos jours) se repère par son absence notoire de reverb sur les batteries.


En outre de ces différences de mixage, il faut savoir que d'autres morceaux ont été enregistrés pendant les sessions de Mesopotamia, mais pour une raison ou pour une autre, ils ont été laissés de côté quand Kurfirst et Blackwell ont forcés la main du groupe, réduits à ne choisir que six titres sur dix. Rétrospectivement, Kate Pierson résume :


Mesopotamia n'est jamais sorti correctement. Entre nous, on blague souvent à propos de ce disque tout en se disant qu'on adorerait "remonter le temps" (turn our watches back) pour de bon afin de terminer cet album comme il se doit.

En décembre 1981, le fan-club américain du groupe fait paraître dans une mailing list un running order temporaire pour Mesopotamia qui contient bien les six titres présents sur le disque, mais également quatre autres titres : « Queen Of Las Vegas », « Big Bird », « Adios Desconocidas » et « Butterbean ». Pour celles et ceux qui connaissent la discographie des B-52's, vous reconnaissez dans la liste trois morceaux qui figurent dans un album postérieur du groupe, à savoir Whammy ! (qui sort en 1983).


Néanmoins, ces morceaux ont été composés pendant les sessions de 1981 et existent soient sous la forme de cassette démo, soit de version studio finalisées, comme « Queen Of Las Vegas », qui a finalement vu le jour trente ans plus tard, au sein de la compilation Nude On The Moon. Très différent de l'arrangement synthétique de la version Whammy !, la version Mesopotamia de « Queen Of Las Vegas » est un véritable disco, situé quelque part entre ABBA, Blondie et Talking Heads. On retrouve le duo de lignes de basses qui font tout le sel de « Cake », mais aussi de rares harmonies vocales de Kate et Cindy. Pour une raison encore inconnue, le morceau n'a finalement pas été sélectionné pour faire partie du disque final.


Des trois autres titres, seul « Adios Desconocidas » est apparu sous forme de bootleg audio sur internet. A priori, simple démo enregistrée en répétition avant un passage studio, ce titre étrange, qui préfigure les Pixies par ce chant déclamé, voire presque suppliqué de Fred, qui mélange l'anglais et l'espagnol, est un véritable ovni dans la discographie du groupe. C'est une ballade tranquille, aux accents presque flamenco, qui au final n'a pas grand chose à voir avec l'ambiance globale de Mesopotamia. D'après la légende, Fred Schneider déteste tellement ce titre qu'il cherche à en détruire tous les enregistrements connus...


Quand à « Big Bird » et « Butterbean », aucun enregistrement studio ou amateur datant de 1981/1982 n'a été rendu public. « Big Bird », sans être enregistrée, sera néanmoins sélectionnée dans la setlist de la tournée 1982, puis, comme pour « Butterbean », réenregistrée en studio pour Whammy ! En 1983.


Meso-America Tour '82


Après une année sans concerts, les B-52's reprennent la route en février 1982 pour une longue tournée de l'Amérique du Nord. En plus du groupe de base, ils sont accompagnés par une section de cuivres, soit David Buck et Ralph Carney qui ont déjà participé à l'enregistrement de Mesopotamia. Au programme, une cinquantaine de dates à travers les Etats-Unis, le Canada et même la Jamaïque avec un passage au festival de Montego Bay en novembre 1982.


C'est pendant cette tournée que le quintette d'Athens est invité lors du premier U.S Festival à San Bernardino en Californie, sorte de prototype de méga-festival musical organisé par Steve Wozniak (cofondateur d'Apple). C'est à cette occasion que leur performance est filmée, ce qui permet de voir à quel point les B-52's étaient au climax de leur existence sur scène. Pendant cette tournée, la setlist remaniée et inclue leurs plus gros tubes, réarrangés pour l'occasion afin d'y faire figurer les cuivres de Buck et Carney, mais également la quasi intégralité des morceaux de Mesopotamia, à l'exception de « Deep Sleep ». En outre de l'enregistrement vidéo capté au U.S Festival, il existe une poignée d'enregistrements de concerts pirates, des bootlegs en plutôt bonne qualité, comme celui enregistré lors d'un concert au Roseland Ballroom de New York.


A noter que la tournée s'est terminée le 27 novembre quand le groupe est apparu lors de la mi-temps du Superbowl...


L'Anti One Hit Wonder


Bizarrement, Mesopotamia reste encore aujourd'hui un disque mal aimé du groupe, plutôt incompris voire complètement ignoré. C'est dommage, car c'est la première fois que les B-52's tentent d'expérimenter, de se renouveller tout en gardant fraîcheur et spontanéité. Alors oui, certes, ce n'est pas vraiment le même style musical que les deux premiers albums, mais c'est aussi ce qui fait tout son charme.


Même si le disque n'a pas vraiment plu à l'époque, il a permis au groupe de repartir en tournée et de continuer à bâtir sa légende. Le quintette Ricky Wilson, Cindy Wilson, Keith Strickland, Kate Pierson et Fred Schneider reste absolument unique dans l'histoire de la musique contemporaine, et même si ils sont encore aujourd'hui davantage connus pour une poignée de titres intemporels, Mesopotamia reste la preuve incontestable que les B-52's ne sont pas QUE des one hits wonders comme certains peuvent se complaire à le dire.


Il y a clairement un avant et un après Mesopotamia dans l'histoire du groupe. C'est la première fois qu'ils sortent autant de leur zone de confort et tentent de nouvelles choses, quitte à employer des musiciens de session, ce qui finira par devenir une habitude à partir de la fin des années 1980. Sans ce disque, le groupe n'aurait certainement pas tenté de pousser l'expérimentation synthétique plus loin sur Whammy ! ou de se rendre encore plus psychédéliques avec Bouncing Off The Satellites. Dans un autre sens, c'est à travers ces expérimentations en studio et cette envie d'explorer davantage leurs capacités musicales que se trouve finalement la genèse de l'énorme succès futur, qui viendra avec Cosmic Thing et Good Stuff. Ainsi donc, Mesopotamia permet au groupe de mieux déconstruire leur image pour la peaufiner et placer de nouvelles bases qui vont leur permettre de livrer des œuvres plus radicales ou plus populaires.


Disque difficile car radical dans ses propositions, disponible dans un tas de versions, Mesopotamia reste à mon sens ce qu'il est : un court disque de new wave à la fois funky et psychédélique, onirique et dansant, obscur et velouté, cosmique et rafraîchissant. Donnez (ou redonnez) une chance à ce disque. Promis, même si vous n'aimez pas, vous passerez quand même un bon moment... Après tout, ça reste une production signée B-52's !


RIP Ricky Wilson (1953 - 1985)

Blank_Frank
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le 31 mai 2015

Modifiée

le 6 mars 2026

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le 31 mai 2015

Trans Europa Express

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10

Blank_Frank

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Europe, trains et "afterpunk" : tout ce qu'il faut savoir sur l'un des meilleurs opus de Kraftwerk !

1976 Principal intérêt musical ? Le punk rock qui vient d'exploser au Royaume-Uni afin de repousser "l'establishment" et la "stagnation musicale du rock progressif" remarquée par les plus jeunes...

le 17 août 2014