London Calling

Avis sur Muswell Hillbillies

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En l'an de grâce 1970, Lola, ce grand travelo de deux mètres de haut imbibé de cet étrange Champagne au goût de Coca-Cola, vient offrir - à nouveau - aux Kinks le succès commercial et la reconnaissance internationale tant attendue.
La satire violente (Lola versus Powerman and the Moneygoround, Part One) du monde du disque, qu'un Ray Davies à bout de nerfs avait craché avec fureur à la gueule des studios avait fait rebondir nos Kinks et leur avait ouvert les portes des stades Américains. La malédiction était vaincue, les Londoniens avait enfin le droit de s'exporter sur le continent Américain ( interdiction qui courrait depuis 1965 contre toute logique) et d'offrir la dernière et géniale salve musicale d'un groupe aussi brillant que poissard.

La dernière salve peut-être pas.

En 1971, fort de leur renouveau musical, les Kinks lâche Pye Records plein de ressentiments contre la compagnie qui exporta la British Invasion sans eux, pour la légendaire RCA Records et son relatif confort économique. C'est un nouveau tournant pour les Kinks.
Les Anglais signent pour 5 albums avec le label Américain grâce à leur succès commercial retrouvé.
Les expériences désastreuses en matière de gestion de carrière et la déveine légendaire de Davies et sa troupe les ayant vaccinés contre ce show-business carnassier broyeur de talents, nos Anglais forts de ce dépucelage violent, négocient et obtiennent une avance d'un million de Dollars qui va offrir une belle marge de manoeuvre à Ray Davies pour tenter de gagner son indépendance artistique tant désirée.
Ce million de dollars servira à la création de leur propre studio d'enregistrement: Le mythique studio Konk.
Mais pour l'instant c'est leur dixième album - et le premier avec RCA - dont il est question: L'étonnant Muswell Hillbillies.

En 70, Lola... ouvre les grandes portes des stades Américains et permet aux Kinks de s'envoler vers le nouveau monde des étoiles plein les yeux et avec la volonté farouche de rattraper le retard qui avait offert aux Stones, Beatles et consorts, la gloire internationale.
Mais le problème n'était pas là. Le désamour ne se situait pas aux États-Unis.
En effet l'Amérique a toujours apprécié les Kinks. L'Amérique a toujours acheté les tonitruants singles early sixties des Anglais. Les Américains plus sensibles et culturellement plus ouvert que les Anglais à la culture de l'Album, n'avaient pas totalement ignorés The Kinks Are the Village Green Preservation Society ou Arthur (or The Decline and Fall of the British Empire) à l'inverse de leur cousins de la vieille Europe.
C'est bien d'un désamour de leur concitoyens dont il s'agit. En effet depuis Something Else by The Kinks en 1967 et son Waterloo Sunset, les Kinks ne se sont plus élevés dans les sommets des hits-parades de la perfide Albion. Malgré le bonheur et la fierté de cette reconnaissance Yankee, Davies l'Anglais, celui qui abandonna aux milieu des années 60 le Rythm 'n' Blues Ricain pour revenir à une Pop acidulée bourrée d'influences culturelles et musicales made in "Rosbeefland" et à un ciselage acéré des textes dans une tradition plus Européenne, se sent sûrement délaissé par son pays qu'il n'a eu de cesse pourtant de glorifier.

C'est cet état d'esprit flottant, cette convergence de sentiments partagés, cette envie pour Ray Davies de rapprocher les deux côtés de l'Atlantique, de se réconcilier avec son propre pays, qui transpire tout au long de Muswell Hillbillies.
C'est d'abord un monde que nous retrace Ray. Un monde qui s'efface, inexorablement. Ces vieux quartiers détruits, impitoyablement, par des promoteurs sans scrupules.
Ces grandes propriétés victoriennes qui accueillaient ces familles nombreuses et modestes, ces demeures qui ont accueillies les frères Davies et leur famille, ces demeures subdivisées, loties en pauvres deux-pièces pour une population en voie de paupérisation accélérée.
Cette banlieue du nord de Londres, cette banlieue ouvrière pleine de pubs enfumés et de bagarres de coin de rues, Ray la croque de sa plume aiguisée pleine de spleen et de nostalgie.
C'est d'ailleurs le spleen qui ouvre l'album. Ce 20th Century Man désabusé, ce XX ème siècle dont Davies, d'albums en albums, ne cesse de moquer les valeurs factices et la modernité envahissante.
Muswell Hillbillies n'est pas de ces albums concepts qui émaillèrent - pour le meilleur ou le pire - la longue carrière des Kinks. La thématique - il y en a quand même une - , plus large, plus souple est le quartier de Muswell Hill; Ray Davies égrène les saynètes d'une vie quotidienne pas toujours rose. Une pauvreté qui esseule, qui isole, rendant le but d'une vie sociale normale presque inatteignable (Acute Schizophrenia Paranoia Blues), l'ironie mordante d'un récent licencié tentant vainement de chasser son mal-être devant une mer polluée dans Holiday. Et encore, des vies noyées dans la bière ou le rhum (Alcohol), des hommes en gris attendant patiemment que tu te casses la gueule pour récolter les miettes de ta vie (Here Come the People in Grey) ou bien la prison comme avenir pour les petites frappes trop nerveuses ou les jeunes filles trop jolies (Holloway Jail).
Ray rend également hommage à cette population modeste, simple, mais chaleureuse. Ces personnages attachants tout droit sorties des souvenirs d'enfance des frères Davies ( Uncle Son ou Have a Cup of Tea) qu'ils nous offrent dans cet album souvenirs, cette chronique populaire d'un monde en voie d'extinction.

C'est aussi la tentative - réussie - de mêler les influences musicales de divers horizons.
Raconter ces saynètes typiquement Anglaises, ces historiettes trempées dans l'eau grise de la Tamise en mélangeant les plus purs style de l'Americana traditionnelle ( Folk, Blues, Rock, R'n'B...) aux orchestres "fanfaresques" et folkloriques du Music-Hall Britannique.
Ray Davies promène sa mélancolie dans les rues de Londres, au milieu de ces maisons de briques grises ressemblantes comme deux gouttes d'eau, au son de bon vieux Blues du Delta. Il tente d'oublier son spleen en éclusant Ale sur Ale dans cette Archway Tavern - pochette de l'album - où la famille Davies avait ses habitudes, en entremêlant Gospel et fanfare, en parasitant Soul et Folk made in USA avec un Folklore typique, Londonien jusqu'aux ongles; en imbibant cette Americana de mâcheur de chewing-gum dans la tasse de thé de 16 heures.

L'album ne contient pas de véritables tubes - comme le souhaitait Ray Davies - mais forme un tout d'une cohérence impressionnante malgré les influences nombreuses et hétéroclites.
Considéré comme le dernier grand album des Kinks, comme le final ébouriffant d'un âge d'or qui durera de 1967 à 1971, Muswell Hillbillies clôt cette parenthèse enchantée de 5 albums - il y en eut avant, il y en aura d'autres après, de qualité variable - dans l'atmosphère feutrée de l'Archway Tavern.
Après le rêve Américain enfin atteint de Lola..., les Kinks rentrent à la maison. C'est au quartier qu'ils se retrouvent après cet intermède onirique Américain, c'est entre les murs gris de Muswell Hill qu'ils vont parachever la délicate fusion musicale entre les deux continents.
Le disque le plus autobiographique, le plus introspectif des Kinks sera un rude échec commercial.
Pourtant la réussite de ces histoires de quartier, de ces souvenirs de coins de rues baignant dans la lumière tamisée d'une Americana typique est indéniable. Le plus Anglais des groupes Anglais (Ray Davies refusera toujours de perdre son accent Londonien) se laisse pousser les santiags et le chapeau de cow-boys pour trainer les rues mouillées de la capitale Anglaise et ses pubs enfumés.

Muswell Hillbillies c'est finalement la chronique touchante et mélancolique d'un petit coin d'Angleterre chantée avec l'accent Cockney au coin d'un feu de bois au fin fond du Tennessee.

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