J'adore "Disproportion de l'homme" de Pascal, surtout ce passage où il vient de parler de l'infiniment grand, il s'apprête à parler de l'infiniment petit et là pour amener le truc il dit "je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau". Tu cuisines ton interlocuteur et quand il croit en voir le bout tu lui dis qu'il est pas au bout de ses surprises, c'est drôle. Ce que j'aime bien c'est ce truc que je crois y voir : t'as déjà vu l'infiniment grand, tu te dis bon ben voilà, au moins je suis allé au bout de ce que je pouvais voir vu que j'ai vu que je ne pouvais pas tout voir, j'ai épuisé le réel puisque j'ai compris que je ne l'épuisera jamais, qu'il me dépasse complètement ; et en fait non, il y a quelque chose de plus que l'infini -- en tout cas, il y a quelque chose de plus (ou de moins : en tout cas, quelque chose d'autre) que l'infiniment grand, c'est l'infiniment petit. Et ce double infini, cette duplication de l'infini, c'est ce qui infinitise l'infini : infinité infiniment infinie. L'addition et l'addition de l'addition, et l'itérabilité infinie dans ce sens, ce n'est pas encore assez, il faut qu'on puisse ajouter dans les deux sens, qu'on puisse à la fois ajouter (infiniment) et soustraire (infiniment), il faut que l'addition puisse se renverser en soustraction (qu'on puisse aussi bien ajouter qu'enlever) et que le renversement puisse être renversé à son tour, il faut accéder, non pas au renversement (qui peut se stabiliser en un résultat définitif, fût-il un désordre, ce désordre est encore la négation de l'ordre et donc garde la trace de l'ordre qu'il nie, l'indique en l'effaçant) mais à la réversibilité
(qui est possibilité indéfinie du renversement, et ce indifféremment dans les deux sens, à tel point qu'on ne peut plus distinguer le premier et le second, le primitif et le dérivé), il faut accéder à l'infinité du noeud de Moebius, qui est infinité redoublée, possibilité infinie de circuler dans l'infini, parcours infini de l'infini, bref. Peut-être que ça tient d'abord à ça, le vertige : non pas à la possibilité d'ajouter car dans ce cas il y a encore une dérivation, une univocité, ça avance, ça monte, ça va dans un sens précis quand bien même ça y irait infiniment, follement ; non pas ça, donc, mais la réversibilité, pas la folie ("à la folie", c'est-à-dire autant que possible) mais le délire, quand l'absolu, le sol, le point de départ devient lui-même relatif à ce qui lui paraissait relatif, qu'on croyait que l'horizon était relatif au sol mais qu'en fait c'est le sol qui est relatif à l'horizon ou peut-être l'inverse, et ainsi infiniment, infinie relativité du relatif. Tenez, une fois, j’étais assis sur une branche d’arbre à la plage, je croyais que la branche était stable, bien posée à terre, je bouge un peu et là la branche se met à bouger, le point fixe devient mouvant. Il me semble que c’est aussi ça, le vertige : quand les repères du mouvement se mettent à bouger à leur tour, quand l’absolu devient relatif, quand on découvre en dessous du sol un autre sol et ainsi de suite à l’infini, parce qu’il n’y a plus de repère, plus de point-zéro, que les relativités sont relatives les unes aux autres et ainsi de façon entièrement réversible. Vertige de n’être jamais à la hauteur du vertige, vertige de ne pouvoir épuiser la profondeur du vertige : comme dit PNL, « j’suis à 100% d’mes 10% ». Atteindre le sommet du vertige c’est comprendre qu’on n’atteindra jamais le sommet. C’est voir l’abîme. Mais pour autant, je ne pense pas que le vertige ce soit simplement le débordement : au contraire, il y a une expérience de la vacuité dans le vertige. Sans doute, c’est juste parce que dans le vide on tombe. Mais quand même, je tiens à voir ça dans le vertige : l’émotion qui nous saisit face à la démesure du vide, le choc de se rendre compte que l’immense est fait de si peu de choses, que dans le monde il y a quand même beaucoup de rien. C’est le « grand air » : mesurer la profondeur, se sentir cerné par le néant, éprouver ce qui n’est pas selon le registre du grandiose et de la surpuissance. J’ai dit que le vertige était de l’ordre d’une surenchère, mais pour autant je ne sais pas si on peut parler d’une saturation (ou peut-être est-on saturé d’absence ?) : parce que dans le plein, quand « ça déborde », il y a quelque chose de rassurant, ça protège un peu le plein, on est bien au chaud sous la couette, c’est pas le grand froid, qui nous rend beaucoup plus vulnérable. Et j’ai aussi envie de retrouver la peur de la mort, dans le vertige, parce que la mort c’est le même délire, le même vertige justement : avoir peur de la mort c’est anticiper l’éternité à la fois comme l’extrême, comme la plus fine pointe de l’instant et comme la dilatation infinie, c’est s’imaginer la mort comme un point absolument infini et comme une infinité parfaitement ponctuelle.Le vertige c’est aussi ça : sentir vraiment que les choses ne sont jamais à leur place, sentir que tout bouge, que tout se dé-place sans arrêt. Ou plutôt éprouver l’arbitraire de l’ordre, parce que certes il y a de l’ordre mais justement : il y a de l’ordre, l’ordre relève de l’il y a, du donné, de ce qu’on ne peut déduire parce que le fondement ne peut s’auto-fonder (à moins d’être hégélien, si j’ai bien compris), et puis parce que de toute façon il y a plusieurs ordres et qu’ils ne communiquent pas, qu’il n’y a pas d’ordre de tous les ordres, pas d’Ordre qui s’auto-ordonne et subsume tous les autres ordres, bref. Je pense que dans la pensée, dans le perspectivisme il y a aussi quelque chose de vertigineux : parce que c’est à la fois absolument sensé, qu’à la fois ça paraît absolument nécessaire, et qu’en même temps on sent bien que c’est une vue de l’esprit. C’est sentir que la nécessité n’est pas elle-même nécessaire : sentir l’arbitraire du sens, la contingence du nécessaire. Le sommet du vertige (s’il y en a un) c’est peut-être ça : sentir non pas le désordre des choses, mais l’identité de l’ordre et du désordre, subsumer la cohérence sous la contradiction, éprouver l’ultimité de la différence, savoir qu’il n’y a rien derrière le non-sens et que le non-sens est énorme, richissime, pas insignifiant. S’arracher à la localité de son propre point de vue pour s’élever, non pas au point de vue des points de vue, au géométral des perspectives mais à l’infinité des points de vue, passer de l’un à l’autre pour sentir l’infinité du passage, ne jamais s’arrêter, transiter et transiter encore pour ne plus rien sentir que la transition elle-même. Et puis comprendre que les parties ne sont pas de simples parties, que chaque partie englobe, enveloppe le tout, comme les « parties totales » dont parle Merleau-Ponty : sentir l’exhaustivité du local et le fractionnement du tout, s’élever à l’infinité de ce qui est et à la possibilité indéfinie de réinterpréter le tout à l’aune de toutes ses parties, qui en donnent chacune une image différente, toutes vraies — pas vraies : expressives. Mais j’ai peut-être été trop vite en parlant de contradiction : parce que quand on parle de contradiction, on a l’impression qu’on pose une incompatibilité entre deux termes distincts, A contredit B ; là c'est pas ça, la contradiction est intérieure à chaque terme, avoir le vertige c’est peut-être avoir l’impression que les choses sont leur propre négation, que rien n’est ce qu’il est, que tout bascule dans son propre opposé. C’est expérimenter une confusion totale, un télescopage où tout est dans tout, c’est s’embrouiller. C’est chiant les gens clairs (je trouve). Pas de place, pas d’ordre, pas de sens. Et pas non plus de direction : c’est un peu le rhizome dont parle Deleuze, la ligne « qui pousse par le milieu », l’impossibilité de poser un rapport de dérivation univoque où les choses avancent ou reculent, comme elles veulent mais en tout cas vont dans un certain sens fixe, deviennent de façon stable. Pour que le chaos soit total, il faut que le devenir devienne : que le devenir ne soit pas orienté selon une direction stable et elle-même permanente, mais qu’il ne cesse de « s’auto-devenir », je sais pas si vous voyez ce que je veux dire… Je veux dire : quand ce n’est pas que des choses deviennent dans le devenir, mais que le devenir lui-même devient, se transforme, que les choses changent dans le devenir et que le devenir change à son tour de direction, que le changement change à son tour, comme des poupées russes. Le vertige c’est quand le rapport, quand le mouvement n’est plus second, surajouté par rapport à des contenus préalablement donnés, en eux-mêmes immuables : c’est quand le mouvement s’autonomise par rapport à ce qu’il meut, quand le changement s’empare de ce qu’il fait changer, c’est pour ça qu’il faut s’élever du renversement (qui est basculement d’un terme à l’autre) à la réversibilité (qui est basculement du basculement, devenir du devenir). C’est peut-être ça, la jouissance et l’effroi du vertige. La stupeur de se sentir pris dans un mouvement effréné, stupeur parce que si à son tour on bouge d’un pouce on sera emporté par le courant alors il faut se figer totalement, se refuser absolument à ce qui nous envahit d’un seul coup sous peine d’être totalement submergé, et on est à un rien de la déperdition totale, il suffirait qu’on bouge d’un chouïa et tout serait foutu, on en crèverait, et c’est peut-être aussi ça, le vertige, que le bouleversement total tienne à un infime détail, le vertige de sentir qu’on est pris par le vertige, stopper net parce que si on reconnaît ce qu’on ressent on va s’y abandonner et s’y perdre, bref. La terreur de s’échapper à soi-même, parce que les lieux se confondent, qu’être sur le pont, sur la terre ferme, c’est être de l’autre côté de la barrière, au-dessus de la Seine, dans le vide ; que la conscience est ubiquitaire, qu’ici c’est déjà ailleurs et inversement, on ne sait plus où on est. La fascination de « dépasser les bornes », pas « d’être limite », ça c’est pas très courageux, mais d’aller au-delà, et au-delà de l’au-delà, pur au-delà, au-delà de tout. Bon là j’abuse. C’est sentir l’univers tout entier se concentrer dans l’instant, c’est sentir qu’on est tout, qu’on n’est rien, « qu’est-ce qu’on est ? Un grain de sable dans l’univers » mais l’univers aussi il est dans le grain de sable, non ça c’était pas ouf, bref. Hegel il dit « identité de l’identité et de la différence » mais c’est subordonner le rapport identité/différence à l’identité alors qu’il faut penser la différence comme condition de l’identité de l’identité et de la différence et cette dernière comme résultat aussi de cette différence dernière, basculement infini de l’identité à la différence, basculement donc différence car comment basculer sans différer mais comment basculer sans être identique, confusion totale des contradictoires mais quand même contradiction, c’est pas parce que ça se confond que ça devient cohérent, identique, bref. 

Dans le vertige, toujours selon moi, il y a aussi le cercle : « ça me donne le tournis », « j’ai la tête qui tourne ». Cela, peut-être parce que le cercle est ce qui s’augmente en se répétant, revient toujours au même point mais à la puissance supérieure, et que le cercle c’est justement ça, l’identité du même et de l’autre, de l’égal et du supérieur ; comme quand on dit « encore » dans le sexe, c’est la même chose mais toujours plus, ça s’accroît parce que ça revient et inversement (on peut toujours inverser). Je sais pas si le vertige c’est quand il y a toujours de l’autre, si c’est la perpétuelle intrusion de l’inconnu dans le soi ou si (comme le sous-entend l’image du tournis) c’est l’enivrement de soi, le vertige qui provoque le vertige d’avoir le vertige, si c’est pas un mouvement qui s’aggrave de lui-même et bascule dans l’infini à partir de soi.

Le vertige c’est comme dans « La foule » d’Edith Piaf : on se perd dans la foule, ce qui croyait se posséder, être soi-même (comme dit Fichte Je = Je) se fuit, se disperse dans l’altérité qui l’envahit et l’emporte dans sa propre fuite, c’est quand le soi est envahi par l’autre et que le soi se disperse dans l’autre, c’est la confusion du moi et du non-moi, c’est se perdre dans le non-moi, c’est quand on sent qu’il n’y a jamais eu de moi, qu’on n’est que des bouts de trucs qu’on a mis ensemble, qu’une infinité de morceaux. Le vertige c’est une espèce d’emballement, on a le vertige quand on sent qu’on va attraper quelque chose et puis en fait ça nous fuit, ça fout le camp, mais on saisit cette fuite, on sent que ça nous fuit, ça nous fuit mais on le sent, c’est pas juste : on saisit ce qu’on saisit, et ce qui nous échappe nous échappe, c’est pas juste on sait ce qu’on sait et on ignore ce qu’on ignore, non c’est saisir que ça nous échappe, sentir l'infinité de ce qui nous dépasse, dire "ça me dépasse", être paumé, sonné.


Je sais pas trop.

BobDylan
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le 2 févr. 2025

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Robi Bobby

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