Name one genius that ain’t crazy

Avis sur The Life of Pablo

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Voilà maintenant plusieurs mois que Kanye West nous fait tourner en bourrique avec son dernier album. D’abord So Help Me God, puis Waves, ensuite Swish jusqu’à ce que The Life Of Pablo soit la dénomination finale de son septième disque. Plongée.

Dans la discographie un peu folle de Kanye West, le dernier né s’appelait Yeezus. Un album à part, asseyant le virage iconique de son créateur. Depuis, la figure du Ye’ ne cesse d’émerveiller ou de dégoûter, au choix. Cela fait bien longtemps que le rappeur n’en est plus un, au sens exclusif, entend-on. Égérie de marques, personnalité médiatique, souffre-douleur et leader de la congrégation sectaire de son esprit, les fans de toujours attendent de constater si les forces de la lumière subsistent encore chez un Kanye West s’obscurcissant de jour en jour. Plus qu’une attente musicale, là est l’enjeu de The Life Of Pablo. Celui de savoir de quel côté est tombé celui qui navigue depuis une demi-décennie sur son image comme un funambule entre deux gratte-ciels.

On peut ainsi sans honte définir Kanye West dans une telle bipolarité. Lorsque la démarche serait un contre-sens pour la grande majorité des artistes, lui nous offre cette dichotomie sur un plateau d’argent. Ce manichéisme simpliste, il l’a lui même créé le long de sa carrière. Il en a fait un objet de profondeur, alors que le principe même du procédé est de simplifier. Sauf que rien n’est simple avec Kanye West. Rarement un artiste n’aura développé, avec plus ou moins de bonheur suivant les titres et les albums, autant de réflexion sur son nombrilisme. Puisque tout chez lui est arbitraire, procédons par ordre d’apparition.

Dès lors, alors que la démarche aurait sûrement questionné ailleurs, personne ne s’offusque de l’ouverture théologique de The Life Of Pablo, « Ultralight Beam ». Au sein de ce long titre de prêcheur, épaulé de cœurs de Kelly Price, du pasteur Kirk Franklin et du gros couplet de Chance The Rapper, le propos est à la force de l’esprit, à la célébration de l’élu Kanye. « Faith, more, safe, war ». De grands mots qui ne veulent pas dire grand chose, si ce n’est souligner le message général du titre. Peu importe qui vous êtes, vous êtes tous égaux à l’image de Dieu. Paradoxes et contradictions pour une introduction faussement profonde. On passe.

Gamineries et larmes de croco

S’il y a bien une donnée transversale aux albums de Kanye West, c’est bien ce savant mélange dans la production entre sample presque nu et banger, au sein de soudaines métamorphoses. Pour ceux qui en douteraient, « Father Stretch My Hands, Pt. 1 » s’applique avec précision à infuser l’auditeur dans la bouillotte kanyesque. Pourtant, là encore, le sens n’y est pas. Pique grossière et gamine contre Amber Rose, le style ressemble davantage à celui des premiers écrits d’un adolescent qu’à l’œuvre d’un artiste accompli.

Now if I fuck this model
And she just bleached her asshole
And I get bleach on my T-shirt
I’mma feel like an asshole

Le questionnement est d’autant plus fort que la seconde partie du titre, « Father Stretch My Hands, Pt. 2 » invoque une toute autre facette de l’artiste. Celle de son père. Kanye nous twitte qu’il « a pleuré en écrivant ce texte ». Moment émotion ? Raté. Monsieur West essaie de taper un simulacre de tiraillement entre vie de famille, vie d’artiste et fantasme de fastlife représentée par les couplets de Desiigner, qui servira de Future du pauvre (exploit) le long de l’album. Ne laissez pas les quelques samples soul parsemés ni les trois lignes façon Imogen Heap de Caroline Shaw vous amadouer : le titre est raté.

La déception continue avec « Famous », ersatz de tube urbano-hype saturé par le mixage et les stéréotypes, phalliques de préférence. Rihanna et ses 8 notes nasales par seconde font de la figuration. Jusqu’à ce qu’enfin, à 1:46, le miracle opère. Il ne doit rien aux écrits de son prophète, mais à la voix de Sister Nancy. Havoc et Noah Goldstein, déjà à l’œuvre sur « Clique » et « Bound 2 », permettent une envolée parfaite, restructurée pour l’occasion. On demanderait simplement à Swizz Beatz de fermer sa grande gueule, juste pour une minute, pour apprécier le décalage Miaesque entre l’instrumental mignon et les cartouches assénées par époque interposée à la concurrence. Le voilà enfin, le Kanye qu’on aime. Celui qui manie à la perfection l’art du décalage, du crochet inattendu.

Name one genius that ain’t crazy

Si la seconde partie de « Famous » préfigure la véritable aube de The Life Of Pablo, le réveil se fait dans la force avec « Feedback ». Directement inspiré des collaborations de Kanye avec Rick Rubin, Kanye débarque enfin loin de ses petites manières et de ses vannes pubères. Il surfe entre les « Wake up, nigga, wake up » et quelques petites punchlines bien senties, où l’on découvre au fur et à mesure du morceau que le bonhomme s’adresse moins à son public qu’à lui même, avant une comparaison fumeuse avec Marie et Joseph et une interprétation hilarante d’un Oprah du hood. « Name one genius that ain’t crazy ».

Passé le sermon « Low Lights », le banger « Highlights » en compagnie de Young Thug. On imagine bien le rire gras de Kanye au moment de nommer ces deux titres. Ce dernier fait encore confiance au gâteur en chef Young Thug malgré 40 coups dans l’eau. On lui préfère largement « Freestyle 4 », aux paroles bien plus intéressantes posées sur un sample bien senti de Goldfrapp. Kanye y assume enfin son atmosphère d’épouvante, quitte à la pousser à mille lieux des douces valeurs de The College Dropout. Le rappeur est bien conscient de ces décalages. « I Love Kanye », placé juste après « Highlights » et « Freestyle 4 », sans instrumental, joue avec le même qu’est devenu son interprète et les souvenirs nostalgiques de ses fans qui lui reprochent sa dérivation artistique. Un morceau pile au milieu de la tracklist d’ensemble, qui préfigure un autre visage de The Life Of Pablo.

Aux premières notes graves de « FML », la vanité du début d’album est balayée. Les fréquences ne trompent pas. Les paroles, si. On aurait aimé qu’il soit absent, ce fameux titre paranoïaque marronnier des derniers œuvres de Kanye. Il se pose pourtant fatalement seul contre un monde qui ne désire rien d’autre que sa peine, en seule compagnie de The Weeknd qui vient gentiment se ranger dans le coin du refrain. L’écriture est claquée, premier degré, inutile si ce n’est renforçant cette image de gamin pleurnichard qu’il s’est créé. Oui, on est durs sur un titre pas franchement mauvais, mais dont on pressent une hype mal placée. C’est que les vrais morceaux de culte viennent juste après.

Qu’il nous jette la première brèche

Le vrai grand tronçon de The Life Of Pablo démarre avec « Real Friends » avec Ty Dolla $ign. C’est tout sauf un hasard si la pochette du single représente un Kanye presque puéril, les doigts sur les touches de sa machine comme un studieux élève dans une classe de première année. Grossièrement, le titre opte pour la même ligne directrice que « FML ». Sauf que cette fois, l’écriture vient du cœur. Elle n’attend pas un regard, un jugement. Elle narre simplement la solitude d’un artiste qui prend enfin conscience de lui même, à travers les miroirs déformants. Pour la première fois depuis bien longtemps, Kanye West rappe sans détour. Et quelle production.

Même son de cloche, ou de basse granuleuse pour l’occasion, sur « Wolves ». Un titre qui traite des perversions, des désirs interdits. Ils se traduisent par des loups, aussi bien intérieurs qu’extérieurs. Peu à peu, l’écorce superficielle de l’artiste tombe sur la frissonnante voix de fond. Conscient de la tournure personnelle de The Life Of Pablo, « Silver Surfer Intermission » témoigne de l’amour factice de Max B et French Montana pour éviter que la solitude ne vienne pousser Kanye au suicide. En bons sadiques, on passe le plus rapidement possible pour revenir explorer les tréfonds de Yeezus.

Cause you was in college complainin’ about it’s no jobs
But you were suckin’ a nigga’s dick the whole time
Well I guess a blowjob’s better than no job Rapper After All

« 30 Hours » remonte la pente de la déprime et signe un retour grandiose à l’époque de The College Dropout. Ce looser qui se dessinait soudain prend sa revanche avec humour et punchlines, se remémorant du temps où il parcourait les 30 heures de route qui séparent Chicago de Los Angeles pour aller se serrer une nana… qui préférait voir ailleurs. Un titre drôle jusqu’au bout, qui aurait presque mérité une place en outro, avec une improvisation conscience de Kanye hilarante en fin de structure. Un titre visiblement ajouté à l’arrache. Encore une fois, la fraîcheur prime sur les délires cuits dans leurs pensées.

En s’associant avec Kendrick Lamar, Kanye West fournit sur « No More Parties In L.A. » un des titres les plus emblématiques de 2016. Si on s’avance sur ce trophée alors que nous ne sommes que le 15 février, il y a une raison. Produit par Madlib, l’exercice se transforme rapidement en un exercice de style, de forme comme de fond, pour les deux rappeurs. Voilà longtemps désormais que Kanye ne s’était pas créé un challenge. C’est chose faite, sur fond de foutage de la gueule de la fastlife et d’une structure parfaitement maitrisée.

En vérité, après « No More Parties In L.A. », Kanye West n’a plus rien à prouver. Il termine alors The Life Of Pablo avec deux titres factices. Le premier est la preuve scientifique que n’importe qui peut dire n’importe quoi sur « Jumpman », « Facts (Charlie Heat Version) » et faire une idiotie de zombie. Le second se pose en titre de bourgeois bohème, « Fade », bon pour assurer la rentabilité du projet en étant récupéré par une publicité pour du parfum ou un défilé de mode. Peu importe, en réalité : l’argumentaire de The Life Of Pablo est déjà déroulé.

The Life Of Pablo, mis à part quelques titres ressortant naturellement du lot ("Real Friends", "No More Parties In L.A.", "Wolves" et "30 Hours") pourrait s'écouter d'une traite sans jamais que l'auditeur y prête une quelconque attention. Seulement, Kanye West a cette chance d'être un artiste au charisme intriguant, quasiment spéculatif, toujours prompt au débat. Le principal intéressé est parfaitement conscient de sa chance. Il en use, abuse, nous force à lire entre les lignes. C'est pourtant lorsqu'il se débarrasse de ses atouts superficiels que Kanye West s'éloigne enfin du bullshit général. Dommage que cet angle soit si rare sur The Life Of Pablo, souvent trop prompt à jouer de la parodie sur le ton gras de la beaufitude. La clef de l'album est à chercher quelque part entre le conscient et l'inconscient de son auteur. Bon courage.

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