Boule (à zéro) de nerfs

Avis sur The Lion and the Cobra

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"Initialement, c’est l’expérimenté Mick Glossop qui est chargé de la production et des arrangements. Ce collaborateur de Van Morrison a une idée bien précise de la façon dont doit sonner une chanteuse irlandaise, et s’applique alors à minutieusement recréer tous les stéréotypes du folklore. Lorsque le projet commence à bien sentir la naphtaline, O’Connor est prise d’un judicieux sursaut narcissique et congédie Glossop pour tout reprendre à zéro. Malgré son amateurisme, elle va s’atteler à produire son premier album elle-même. Les critiques y virent une digne héritière vocale de Siouxsie Sioux et de Grace Slick, chanteuse de Jefferson Airplane, influences effectivement revendiquées par la principale intéressée. Mais la nature même des compositions de ce premier album sont inhérentes au parcours personnel d’O’Connor, qui semble se consumer en explosions de rage, réflexions dépressives et autres confessions choquantes durant quarante minutes tumultueuses. Tout en conservant une armature instrumentale conforme aux critères de son époque, les chansons de The Lion And The Cobra allaient plus loin que le tout venant pop / rock. Au vu des circonstances, la production légèrement datée de Sinéad alors débutante est plus qu’honorable. On y note la présence de beat et de samples typiquement hip-hop, ce qui n’a rien de surprenant pour une artiste s’affichant avec un t-shirt Public Ennemy à la moindre occasion. Il y a dans ce premier album toute l’ambivalence de Sinéad O’Connor, ce petit bout de femme au regard transperçant qui ne laisse personne l’emmerder, racaille à l’âme fragile, à la voix cristalline et au langage de charretier, punkette intimidante qui se réclame plus volontiers de Bob Marley que des Sex Pistols.

Sur Jackie, le titre d’ouverture, Sinéad incarne un esprit tourmenté, hantant les plages irlandaises à la recherche de son amant de jadis, un marin qui prit la mer pour ne jamais revenir. Le texte raffiné semble s’inspirer de la littérature fantastique du XIXe siècle, l’ambiance fantomatique est entretenue par les accords étouffés d’une guitare saturée et l’absence notable de batterie, des chœurs intenses complètent ce tableau gothique envoûtant. Bien sûr, c’est la voix d’O’Connor qui, avant toute chose, retient l’attention. Loin du numéro de charme, elle traduit plus explicitement une rage anxieuse, retenue mais menaçante. Assumant sans trembler ses combats et ses faiblesses, elle déploie ses cordes vocales avec une facilité déconcertante, nuançant ses propres envolées lyriques en y ajoutant une bonne rasade de fiel. Même les morceaux les plus émouvants du disque sont délayés à l’acide, qu’il s’agisse de l’ironie sentencieuse de Never Get Old, du bouillonnant Jerusalem, de la rancune tenace de Just Like U Said It Would B. Le point culminant de ce grand huit émotionnel étant le mythique Troy, grand moment des premiers concerts de l’artiste, comme piquée d’une fureur incontrôlable à chaque interprétation.

Les critiques, dans l’ensemble, s’avouèrent impressionnées par la maîtrise de cette dure à cuire à peine sortie de l’adolescence. A vingt ans tout juste, et avec un môme dans le bide prêt à surgir à tout moment, O’Connor a arraché le director’s cut de son œuvre aux griffes du studio, accomplissant un petit miracle au sein d’une industrie peu respectueuse des jeunes artistes. Il fallut même qu’elle résiste aux pressions qui l’exhortaient d’avorter pour ne pas altérer l’enregistrement (...)"

Extrait du podcast Graine de Violence - Sinéad O'Connor (Magda Davitt), la version complète dispo ici : http://www.chicane-magazine.com/2018/08/30/graine-de-violence-sinead-oconnor-magda-davitt/

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