Le grand oeuvre.

Avis sur “X”

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Ahhh Klaus Schulze.

Quoi de mieux pour faire une « petite » chronique (Insert here some LOL) de musique électronique d'évoquer ce maître à part ?

En plusieurs décennies, le bonhomme nous a crée une œuvre électronique répétitive et cyclique à la frontière de la musique ambiant et qui a souvent entretenu des accointances avec la musique classique sur le plan de la structure des compositions quitte à ce que le créateur franchisse le pas lui-même d'une certaine manière sur le magnifique et terrassant « Ludwig II. von Bayern » de ce double gargantuesque album « X » en 1978.

Mais déjà peut-on commencer par resituer un peu le parcours de l'artiste et son œuvre aussi longue que le bras de Frank Zappa (qui l'avait diantrement long quand on voit le nombre de trucs qui continuent encore de sortir depuis la disparition du moustachu en 1993) et qui peuvent impressionner nombre de curieux avides de musique électronique mais ne sachant pas vraiment où débuter. Et quand on voit le nombre de disques jusqu'ici, ça se comprend.

A vrai dire je m'improviserais moyennement en tant que guide ici-même pour vous recommander des albums puisque j'aurais tendance à commencer, certes par les œuvres de la décennie magique des 70's, mais sans véritablement aiguiller vers tel ou tel album pour commencer sous prétexte qu'il serait plus abordable qu'un autre. Oh, allez, probablement « Moondawn » en 1976 si je devais en citer un. Voilà un disque non seulement facile d'accès mais d'une richesse inépuisable qui vous garantira des heures d'écoutes fascinantes.

Bien sûr je pourrais aussi vous narrer le parcours de Klaus Schulze et vous raconter qu'avant sa carrière solo dans la musique électronique alors naissante, il était lui-même batteur dans la toute première mouture de Tangerine Dream (les hasards de la vie...), sur « Electronic Meditation » en 1970 (disque qui au passage n'a rien d'une simple méditation puisque la première mouture de la bande à Edgar Froese nous pond un krautrock bien bourrin). Qu'il continue un peu la batterie tout en triturant un peu des percussions et déjà quelques petits effets sonores chez Ash Ra Tempel en 71 et 73, l'occasion de faire coucou à son pote Manuel Göttsching, lui aussi un précurseur en quelque sorte. Mais bon, autant aborder ça plus en détail si on doit évoquer des disques de Tangerine Dream à ses débuts (et comme je suis fan vous risquez de ne pas y couper un jour ou l'autre) ou Ashra, pardon Ash Ra (on s'y perd dans toutes ces incarnations).

Le fait est que quand il commence sa carrière en solo, Klaus Schulze largue véritablement les amarres et se lance dès 1972 (« Irrlicht ») à fond dans la musique électronique, y voyant d'emblée un terrain vaste, riche et propice à sa vision, quitte à abandonner direct sa batterie. Sa musique demeure complexe mais accessible et si je voulais résumer, je dirais qu'il s'agît le plus souvent de longues compositions électroniques à la frontière de l'ambiant mais nappées de petites rythmiques qui consolident les divers amalgames de structures.

Il y a plusieurs périodes dans la musique de Schulze, plusieurs « paliers » dira-t-on.
Avec « Irrlicht » (1972) puis « Cyborg »(1973) on est dans une musique électronique froide, glaciale, aux relents chaotiques ou mystiques suivant les instants. Cela peut paraître encore aujourd'hui extrêmement hermétique à beaucoup, un peu comme les premiers Tangerine Dream. Par la suite, il va « humaniser » un peu sa musique en quelque sorte... Sans encore avoir trouvé véritablement sa patte jusqu'à « Timewind » (1975) où les albums peuvent paraître un peu bancaux, manquant de quelque chose. « Moondawn » (1976) est le premier chef d’œuvre du genre, à la fois planant mais rythmé, passionnant de bout en bout, d'une richesse inégalée, où tout fait sens. A partir de ce disque, Klaus se révolutionne en profondeur et à un style aisément reconnaissable... Qu'il ne va pas tarder à remettre en question. « Mirage », juste après, marqué par la mort de son frère retourne dans des contrées froides et immensément mélancoliques.
Une façon d'exorciser le deuil.

Puis vient « X » (1978), double album gargantuesque.

On peut interpréter le titre en lui-même (et sa fascinante pochette violette où l'artiste tourne le dos au spectateur) de deux manière. Soit en y voyant le chiffre romain et l'occasion pour ce dixième album de célébrer ça en grande pompes (et quelles pompes!), soit juste après les deux bandes originales crées pour le film pornographique « Body Love » juste avant, en 1977 (en fait le premier Body Love est la véritable bande originale du film de Lasse Braun. Le second Body Love est un album dans la continuité et les mêmes sonorités sans pourtant que ça ne fasse redite). Et dans ce cas là, associé à la pochette d'un violet presque pulpeux, en tous cas incandescent, une manière pour Klaus de s'offrir littéralement à son fan.

Je vous sens tout chose.

On se calme, c'était une métaphore.

X en double vinyle (double disque également au format CD puisque un titre honteusement tronqué pour figurer sur le vinyle retrouve sa vraie durée. Exit donc les 5 minutes de Georg Trakl, la composition culmine maintenant à 26mn!) se veut plus comme une synthèse magistrale des diverses périodes de la carrière de Klaus Schulze et une possible direction pour ce qu'il fera par la suite sans non plus négliger d'autres portes ouvertes.

Et puis les titres...

Les titres des compositions font tous référence à de grandes personnalités dans un peu tous les domaines (Nietzsche pour la piste 1, Frank Herbert (oui,oui le papa de DUNE auquel Schulze consacrera en super fan un album juste après) en piste 3, Ludwig II von Bayern en piste 5 soit le roi Louis II de Bavière (1864-1886) qui ont connu tous une histoire grandiose ou à même de changer le monde, de le modifier durablement à sa manière. Un peu comme si chaque composition comportait une histoire en elle-même, une biographie.

Un album 100% Klaus Schulze à fond n'en doutons pas, gorgé aux stéroïdes.
Ou plutôt 90% Klaus puisqu'il invite également pour plusieurs parties jouées à la batterie Harald Grosskopf, un joueur de violoncelle, Wolfgang Tiepold ainsi qu'un violoniste et sur « Ludwig II », un petit orchestre à corde (8 violons, 3 alto (*), 3 violoncelles et une contrebasse), le tout mené par Tiepold sur les indications de Schulze.

La première piste dédié à Fredriech Nietzsche s'ouvre dans un magma de chœurs synthétiques avant que lentement la batterie commence à marteler l'espace. Comme dans un jeu, Schulze va accélérer progressivement les nappes de synthé et Grosskopf à la batterie lui répondre. L'ensemble défile d'un coup mi électronique, mi ambiant sans qu'on ne voit jamais passer le temps. Parfaite introduction.

Basée sur un rythme minimaliste qui va en s'enflant, Georg Trakl est une rêverie décalée qui plonge toujours plus loin son exploration intérieure. A ce stade, Schulze ne s'inquiète pas de varier certaines sonorités, atteignant même une dimension à l'orgue mystique avant de s'énerver dans les 5 dernières minutes.

Mais si les deux premiers titres vous paraissaient rapides, sur l'hommage dédié au romancier créateur de DUNE en troisième piste, on passe à la vitesse d'après. Un chaos terrifiant dans les premières secondes ouvre le titre avant que Schulze, comme talonné dans une course pour sa vie, prenne les choses en main sur ses machines. A une minute la batterie s'introduit souplement, ce qui va permettre à Schulze comme sur la première piste de varier les tempos et mouvements à l'intérieur de la composition. Un titre précurseur de la musique techno et dont plusieurs musiciens revendiquent Schulze comme une de leurs influences sans avoir nécessairement assimilé toute la subtilité des œuvres du bonhomme.

Friedemann Bach en 4e piste est un long voyage erratique en territoires ambiants. Un titre inquiétant, affolé d'un vertige existentialiste en cela malmené par ce violon seul, presque improvisant dans son coin pour se maintenir en vie dans un paysage angoissant. Avec le titre d'avant et ce qui va suivre, l'un de mes morceaux préférés de « X ». Un titre annonciateur de l'ambiance désolé qui arrivera sans crier gare sur la composition « DUNE » à l'album d'après.

Et puis en piste 5 (ou première piste du disque/vinyle 2)...

Ludwig II Von Bayern.
Louis II de Bavière.

Ce joyau qui a dû en traumatiser des musiciens féru d'électronique et de musique classique sans jamais qu'ils ne pensent que la fusion était possible à ce moment.

A nouveau le chaos qui nous attaque l'oreille d'ouverture comme sur la piste 3. Mais cette fois ça dure plus longtemps. Comme si un monde sonore se créait lentement devant nous. Puis comme sur la troisième piste, au bout d'une minute, Schulze lance ces notes sonores qui ressemblent à des glissandos de cordes jouées au synthé... Pour être suivi dix secondes après par le petit orchestre symphonique. Et soudain, ça monte lentement, implacablement. J'en ai encore les poils qui se hérissent sur mes bras rien que d'en parler. Schulze n'a jamais caché son attachement de fan à la musique de Wagner et un temps il songea même à rejouer des œuvres du musicien sur synthé à sa manière. A la place, il y a cette composition, puissante, enjouée, lyrique, volontairement tour à tour dissonante puis plus qu'emphatique, digne d'un film. C'est sûr, une bataille se déroule sous nos yeux et nous, on ne voit rien ! Il faut l'imaginer, de fond en comble.

Vers 8mn une certaine langueur s'installe, les mêmes sentiments inquiets que sur la piste précédente nous submergent. Quelque chose, tout de tension s'installe... Pour y rester, comme tournant en boucle, permettant à Schulze de radicaliser sa démarche vers un cycle répétitif non stop (**). Il n'est bien sûr pas le seul à faire ça, ni le premier : il faut se rappeler les trois « musiques d'ameublements » composées par l'iconoclaste Erik Satie en 1918 qui procèdent de la même manière, fondant un motif dans une texture faite de la même répétition sonore.

C'est le plus long passage du titre, passage qu'on aurait pu un peu raccourcir, qui semblera comme une épreuve à beaucoup. Courage, à 18mn28 (soit presque donc 10mn exactement après la première grosse partie), Schulze revient sur le devant de la scène, réintroduisant avec ses jeunes musiciens le long thème de la première partie, mais plus longtemps et sans les motifs lyriques. Non ce sera cette fois une longue coda où Grosskopf intervient même au final tandis que tout semble prendre l'eau de part en part volontairement. Si l'on tient compte du fait que Louis II de Bavière sera écarté volontairement du pouvoir car déclaré fou pour mourir tragiquement dès son premier jour d'internement, toute la composition fait sens, même dans ses partis-pris les plus dérangeants et il n'est pas étonnant dès lors de voir la fin de la composition se terminer d'une manière aussi abrupte que tragique sur le plan sonore.

On termine ces œuvres mondes avec « Heinrich von Kleist » qui repart sur des contrées planantes et terrifiantes, voire chaotiques/cacophoniques, non loin des terres de Friedemann Bach avec des espèces de chœurs étranges. Une composition ouverte, comme inachevée, qui laisse plus de questions et portes ouvertes qu'autre chose. Un disque pas si facile d'accès au final mais qui s'avère comme une œuvre flamboyante et qui récompensera le mélomane exigeant et courageux arrivé au bout.

Par un étrange hasard lié à nos récentes retraites confinés, il se trouve que j'en ai profité dernièrement pour regarder l'étrange et fascinant thriller horrifique australien « Next of Kin » de Tony Williams (1982 - rien à voir avec le batteur au passage hein) que l'excellent éditeur « Le chat qui fume » nous a sorti fin septembre 2019 (l'édition DVD et Blu-ray est déjà épuisée! Truc de fou !). Or pour la petite histoire, le réalisateur voulait une musique électronique froide et inquiétante pour son film. Il se tourne un temps vers Vangelis mais ce dernier, était alors attelé à la conception du monumental travail sonore effectué pour le Blade Runner de Ridley Scott (*).

Williams va alors demander à Tangerine Dream si ils sont dispos.
Or dans les années 80, on entre à plein rendement dans la période où la bande à Edgar Froese publie limite un disque 3 fois par jour (je caricature mais le nombre d’œuvres sorties à ce moment par TD est proprement hallucinant), notamment pas mal de bandes originales. Le réalisateur ne perd pas espoir et se rappelle que Klaus Schulze a été pendant un très court moment dans Tangerine Dream tout aux débuts.

Bingo, Schulze accepte.

Pendant qu'il compose suite aux indications de Williams, le réalisateur tourne le film... Souvent en remaniant totalement à la dernière minute ce qui avait été minutieusement écrit, afin de privilégier une démarche plus libre encore, surtout pour la steadycam (cette caméra qui, par un système de harnais, permet encore plus de fluidité dans la mise en scène, popularisée grandement 2 ans avant par le « Shining » de Stanley Kubrick) qui, prouesse technique du film, va être utilisée à 90% sur le tournage.

Quand Schulze délivre la musique au réalisateur, il y a un moment de gêne.
Et pour cause : cela ne colle plus du tout avec ce qui a été tourné au final. Williams ne se démonte pas et avec l'autorisation du musicien (toujours très cool le Schulze), va piocher dans les compositions passées de l'Allemand. On trouvera donc dans le film, un titre de l'album « Dig it » (1980) ainsi que deux passages issus de chez « X » avec des thèmes qui reprennent aussi bien à « Georg Trakl » qu'à « Ludwig II. Von Bayern » ! On les retrouve d'ailleurs en filigrane dans la bande originale qui fut éditée en 2019 et contient une partie du score rejeté. Une B.O sympathique donc mais très loin du monstre flamboyant qu'est "X".

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(*) Pas exactement un violon, la sonorité et le rendu en seront différents. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alto_(instrument_%C3%A0_cordes)

(**) Ou bien si ça se trouve il est juste parti faire une longue pause-pipi.

(*) On se perd d'ailleurs en conjoncture encore aujourd'hui sur l'intégralité monstrueuse de ce que Vangelis à fourni, non seulement en compositions musicales mais aussi comme musiques d'atmosphères, bruits spécifiques... Officiellement, le coffret de trois disques édités en 2007 et approuvé par le maestro fournit largement de quoi être repu. Sauf qu'il manque encore énormément de choses, et ça les fans complétistes (dont j'ai fait partie à un moment) vous le diront. Donc j'ai bien peur qu'on ait véritablement pas de version intégrale avant encore un bon moment. A noter au passage sur SC l'excellente chronique de cette même B.O de Blade Runner par ElliottSyndrome (je lui fait un peu de pub mais il le mérite) :
https://www.senscritique.com/album/Blade_Runner_Bande_Originale/critique/207280889

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