Berlin Movement From Future Years (Live) par xeres

Charles Gayle 3 – Berlin Movement From Future Years – (1997)


Le premier truc qui frappe quand on se penche sur cet enregistrement, c’est la date, le vingt août quatre-vingt-treize, et on repense quasi automatiquement à l’autre enregistrement live de cette période, le fameux « Repent » de quatre-vingt-douze, complètement illuminé et sauvage, hors limite et incendiaire, un brûlot free d’anthologie.


Et, croyez-moi, celui-ci s’en rapproche grandement, enregistré à Berlin au « Townhall Charlottenburg », en trio, la formule préférée de Charles, en cette période. Il est entouré par Vattel Cherry à la contrebasse et Michael Wimberly à la batterie, juste le trépied essentiel, ce qu’il faut pour siéger droit, sans se casser la gueule.


Une seule pièce, près de quatre-vingts minutes, partagées en trois mouvements. Lors du premier Vattel Cherry prend un assez long solo de contrebasse où il nous montre pourquoi il est là, ce qu’il sait faire préférentiellement avec son archet-tison, et puis on redémarre à trois avec le sax de Gayle éraillé, toujours à la limite, et sans économie, il n’est d’ailleurs pas là pour en faire, son « truc spécial », ce pourquoi les gens sont là, c’est pour le voir donner, tout donner, son souffle, sa sueur, ses tripes, et encore un peu, encore et encore, pendant les quatre-vingts minutes, jusqu’à l’épuisement, mais il tiendra bon, debout…


D’ailleurs on applaudit après chaque mouvement, ça entretient la combustion, et on repart avec les grincements, les souvenirs d’Ayler qui remontent, comme des fantômes, des esprits, des ectoplasmes blafards, les revenants c’est un peu la spécificité de l’ancêtre, Albert, qui les fréquentait, les jouait et les encensait, même !


Alors Charles n’est pas regardant, il lui fait une visite ou deux, histoire de se frotter au spectre, amicalement… Il ne joue pas que du ténor d’ailleurs, au début du second mouvement il sort la basse clarinette et dialogue gravement, avec sa grosse voix. Et puit ça repart pour une longue bordée, histoire d’aller frotter les aigus, avec le ténor, de chatouiller la colonne, de bas en haut, puis de haut en bas, et sortir de l’intérieur, le cri, le chuintement, la fêlure, et encore, encore tenir !


Il lui faut également aller chercher, tout là-haut, quelques esprits de passage, ceux qui siègent dans l’au-delà et qui lui traversent la tête, suffit de héler et d’attendre qu’ils vous regardent, et de leur parler, leur accorder encore un souffle de vie par l’attention qu’on leur porte encore, d’accord, c’est un peu glauque, mais ça ressuscite les souvenirs, et même quelques souffrances anciennes qui surgissent du passé, suintent, et remontent avec des boules dans la gorge, et puis souffler et souffler encore…


Pas de pause entre le second et le troisième mouvement, le plus long, le plus tortueux, le plus intense, c’est parti pour trente-cinq minutes non-stop, toujours à trois, avec Mickaël Wimberly qui tape comme un damné, fait de continuels roulements de tambours, frappe et frappe les cymbales, quitte à déglinguer la machine, l’état d’urgence est déclaré, tout s’allume et tout flamboie, Charles à la proue souffle et souffle toujours, les esprits pleins la tête, il envoie, encore et encore, c’est ce qu’il sait faire cracher dans le bec qui lui sert d’exutoire.


Puis Wimberly prend son solo, c’est son tour, il est déjà bien chaud, les deux autres l’écoutent puis le soutiennent, mais le laissent encore à l’avant, un peu, pour diriger le flux, une sorte de calme arrive, sans doute prélude à quelques débordements sacrificiels, du genre malaisants et sanguinaires, comme il arrive quand monte trop haut la tension, et que les battements s’accélèrent exagérément.


Charles maintient le cap, plutôt dans le segment médium de son ténor, mais toujours des saillies aigues, et des coups de trompes dans les graves, puis ça repart, le cri revient et la thérapie holistique continue. C’est que chacun se nourrit de l’autre, et donne également. Les instruments sont également disséqués, scrutés avec minutie, et passés au crible, ils doivent tout donner et tout offrir, comme une extension naturelle de ceux qui les manipule et les joue…

xeres
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le 4 mai 2025

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