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Jeune à nouveau !
J'avais 20 ans, et les cheveux enfin courts : nous étions punks dans un Paris que nous rêvions de voir brûler. Il y avait à nouveau des jeunes gens intelligents qui jouaient à la génération X, et...
le 15 août 2014
J'avais 20 ans, et les cheveux enfin courts : nous étions punks dans un Paris que nous rêvions de voir brûler. Il y avait à nouveau des jeunes gens intelligents qui jouaient à la génération X, et transmutaient la magie éternelle de la musique américaine en jaillissements orgasmiques de rage brouillonne et jouissive. Jeunes à nouveau ! [écrit en 1990]
On a déjà beaucoup écrit sur le premier disque des Ramones, qui a donné l’impulsion originelle du punk rock, avant même que « Londres ne brûle ». Parlons plutôt d’un autre album new-yorkais, qui influencera à son tour la scène anglaise via l’ineffable Malcolm McLaren, le plus grand escroc du rock’n’roll. Mais un album qui est aussi bien plus qu’un jalon historique : Blank Generation est un beau disque, nerveux, poétique, littéraire même, tout en étant déglingué. Un album signé par un artiste qui a (presque) tout inventé de ce qui allait suivre durant les années punk.
Il est peu habituel, voire illogique, que quelqu’un soit qualifié à la fois de « pionnier » et de « paria ». Ce sont pourtant les deux mots qu’on utilise pour parler de Richard Hell (de son vrai nom Richard Meyers). Il reste l’une des figures emblématiques de la non moins légendaire scène new-yorkaise des années 70. Membre fondateur de Television avec Tom Verlaine, il rejoint ensuite The Heartbreakers (où l’on retrouve l’ineffable Johnny Thunders), avant de continuer sa carrière en solo – ou plutôt comme leader des Voidoids, groupe tout aussi éphémère, dont le guitariste était l’immense et sous-estimé Robert Quine. C’est sous cette forme qu’il marquera véritablement l’histoire du rock, en 1977, avec Blank Generation, un album qui, en à peine 30 minutes, condense tout ce que le punk rock allait – ou plutôt, si l’on est honnête, aurait pu – devenir : ambitieux, intellectuel, chaotique, viscéral, urgent.
Issu de la moiteur et de la crasse du CBGB, enregistré à une époque où l’industrie musicale américaine se méfiait encore de ces « types qui jouaient faux exprès », Blank Generation a tout du manifeste d’un véritable artiste. Richard Hell y conjugue l’héritage de la Beat Generation à la morgue du Lower East Side. Il érige sa « nullité » proclamée en étendard : un concept qui séduira immédiatement Malcolm McLaren, alors en train de construire l’image de Johnny Rotten. On raconte d’ailleurs que le port de vêtements déchirés et l’usage d’épingles à nourrice furent des idées de Hell, rapidement importées à Londres par McLaren et Vivienne Westwood.
L’album commence très fort avec Love Comes in Spurts, qui donne le ton : guitares claires et bavardes qui font office de cisailles, mélodie évidente, dissonances insolentes, voix narquoise, et paroles qui semblent d’abord décrire l’amour comme une suite de spasmes sexuels. Mais la chanson n’est pas l’ode à la masturbation qu’elle semble être à première écoute : plus sinistrement, elle parle de l’injection d’héroïne comme réponse au désarroi adolescent. « I just can’t get wise / To those tragical lies / Though I now know the facts / They still cut like an axe » (Je n’arrive tout simplement pas à comprendre / Ces mensonges tragiques / Même si je connais maintenant les faits / Ils coupent toujours comme une hache). Ce qui surprend a posteriori, c’est l’absence de la distorsion omniprésente qui marquera les hymnes punks à venir. Hell privilégie ici une « ligne claire » qui préfigure une partie de la new wave britannique. Finalement, Love Comes in Spurts annonce plus XTC ou Wire que les Pistols !
Liars Beware accélère le rythme, et sonne plus résolument punk, mais avec une inventivité rare : saccadée, dissonante, presque funky dans sa rythmique démembrée, la chanson est une leçon de chaos maîtrisé. Quine y délivre une performance de guitare renversante, donnant tort aux arrogants du rock classique persuadés que la jeune génération ne sait pas jouer. Liars Beware est aussi un manifeste contre l’élite new-yorkaise et ses complices politiques : « Look out liars and you highlife scum / Who gotta keep your victims poor and dumb… » (Attention, menteurs et ordures de la haute société / Qui devez garder vos victimes pauvres et stupides…). Encore plus pertinent près de 50 ans plus tard !
New Pleasure est la chanson la plus courte du disque : moins de deux minutes, un refrain immédiatement accrocheur, une apparente légèreté presque pop sur un rythme très rock’n’roll. Mais derrière le vernis élégant se cache un texte sur la déchéance, l’anesthésie du corps, l’impossibilité de vivre et de jouir : « Too weak for life you have become / You can’t get dressed you’re too numb… » (Tu es devenu trop faible pour la vie / Tu ne peux pas t’habiller, tu es trop engourdi…). Rien de fun là-dedans.
Betrayal Takes Two change radicalement d’ambiance : chanson (presque) lente, ponctuée d’accélérations presque jazzy, elle évoque les jeux pervers et les amours gâchées. « We’re changed now for good, but I try to insert / My face to appear, when you love, when you flirt » (Nous avons changé pour de bon maintenant, mais j’essaie d’insérer / Mon visage pour apparaître, quand tu aimes, quand tu flirtes). Un bel exemple de la finesse d’écriture de Hell, à des années-lumière du simplisme souvent reproché au punk.
En presque 4 minutes, Down at the Rock and Roll Club devient un récit méta-punk : le CBGB y est à la fois temple et tombeau. Hell y alterne fascination et dégoût, ironie et rage. « They say Richard are you gonna go out tonite? / Well I am uncetain I ain’t feelin too right / But i rip up my shirt/Watch the mirror it flirt / Yeah, I’m goin out, out, inta sight » (Ils disent Richard, tu vas sortir ce soir ? / Eh bien, je ne suis pas sûr, je ne me sens pas très bien / Mais je déchire ma chemise / Je regarde le miroir, il flirte avec moi / Ouais, je sors, sors, je vais être vu)…
Who Says?, qui clôt la première face, est un morceau mineur mais révélateur : une errance poétique, presque spoken word, sur fond de guitare disloquée. Certains y voient l’influence des poètes beat, Kerouac et Ginsberg en tête, mais aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, on reconnaît la matrice pour tout un courant moderne du « post punk » anglais..
La face B s’ouvre sur Blank Generation, le tube. Mieux qu’un tube : une grande chanson, au delà du manifeste – un peu oubliée aujourd’hui, mais dont on peut parier qu’elle ressurgira un jour, bientôt. Une basse entêtante, une guitare sèche et claquante, et ce refrain : « I belong to the blank generation / And I can take it or leave it each time. » (J’appartiens à la génération « vide » / et je peux le prendre ou le laisser chaque fois que je veux). Un rejet définitif de l’appartenance, de l’héritage, de la société de consommation, un déclaration audacieuse de la part d’une génération qui se prétendait « vide » mais qui avait plus d’idées qu’il n’en fallait pour renverser le monde. Plus clairement aussi, la fierté d’appartenir à un « mouvement » qui refuse l’endoctrinement… Et si la révolution n’a pas eu lieu, au moins on peut écouter cinq fois, dix fois de suite cette merveille. Qui justifie presque à elle seule de posséder cet album.
Walking on the Water est un autre choc : Richard Hell et ses Voidoids jouent une version presque respectueuse de Walk on the Water, une (grande) chanson de Creedence Clearwater Revival ! Et c’est beau à en pleurer, la chanson est réduite à son essentiel, coupée de moitié (de 4 minutes 40 à 2 minutes 17 !) tout en conservant l’essentiel. Une épure hautement émotionnelle, pourtant. Je me souviens très bien qu’à l’écoute de l’album en 1977, c’est, après Blank Generation, ce titre qui m’a convaincu que cette musique était « pour moi ».
Après l’intensité des deux morceaux précédents, The Plan semble marquer un virage vers l’introspection, presque la mélancolie : Hell y minimise l’idée de l’amour et de la vie conjugale, qui se réduit à un plan – foireux -, qui, bien entendu ne se déroulera pas comme prévu. « We would secretly smile inside our surgical masks / But we were serious too – we accomplished our task / The schedule was followed, a daughter was born / And so the mother departed – I was left with her form » (Nous souriions secrètement à l’intérieur de nos masques chirurgicaux / Mais nous étions aussi sérieux – nous avons accompli notre tâche / Le calendrier a été suivi, une fille est née / Et ainsi la mère est partie – je suis resté avec sa forme). Chienne de vie.
L’album se termine – déjà – sur Another World (tiens, maintenant qu’on y pense, est-ce que ce n’est pas là l’inspiration du « Un autre monde » de Téléphone ?) : mais la chanson, longue – huit minutes ! -, complexe, laisse à la guitare de Quine un maximum d’espace pour créer des arabesques et des volutes qui enrichissent un texte faussement idéaliste. Car cet « autre monde », auquel les amoureux aspirent, n’a rien d’une évidence, mais la longue transe finale, psyché-jazzy et chaotique démontre encore une fois la modernité absolue de cette musique.
Ce qui frappe aujourd’hui, en 2025, c’est la densité du propos, la richesse des textes, la cohérence musicale dans la dissonance. Blank Generation transcende les clichés punks. C’est sans doute pour cela que le disque n’a jamais connu le succès commercial de ses homologues anglais. Mais il a inspiré des générations entières de musiciens. C’est l’œuvre d’un artiste qui refuse d’appartenir à quelque mouvement que ce soit, mais qui finira, malgré lui (?), par définir une époque. Et celles qui viendront ensuite.
PS (déprimant) : Il faudra attendre cinq ans (!) pour découvrir un second album, Destiny Street, terriblement décevant, puis pour assister à un concert sans intérêt le 8 mars 1983 au Palace. Et enfin, Richard Hell fera quelques apparitions dans des films indépendants new-yorkais (Desperately Seeking Susan, notamment). Bref, pas grand-chose à retenir. Comme si, avec Blank Generation, Richard Hell avait juste tout dit.
[Critique écrite en 2025]
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Créée
le 15 août 2014
Modifiée
le 9 août 2025
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