Immanuel Wilkins – Blues Blood – (2024)
Le nouvel album d’Immanuel Wilkins est le résultat ou la conséquence d’une sorte de « commande » où sont fléchés les musiciens les plus aventureux, c’est tombé sur lui et il a été en « Résidence » à Roulette à Brooklyn, embarqué dans cette affaire avec cette tâche au-dessus de sa tête. C’est là que l’on apprend qu’il est très croyant et la foi peut aider dans tout ça.
« Matte Glaze », qui ouvre l’album, introduit le pensum avec beaucoup de délicatesse, on entend Immanuel nous jouer un assez long solo qui, du point de vue du jazz, est très intéressant, le son du saxophone alto dont il joue démarre dans une certaine tradition, puis le flux s’accélère jusqu’à ce que les notes se chevauchent et se confondent, à ce moment on pourrait sembler entendre Evan Parker, dont il a sûrement fait le tour, avec ses vingt-sept ans et son esprit forcément curieux, puisque c’est lui, l’élu.
Il en a même fait un style, et chacune de ses interventions est un régal et une joie. Mais l’essentiel n’est pas là, mais plutôt dans l’immensité de ce projet, à forte teneur intellectuelle, mais là, forcément, je cale, la langue et probablement l’incapacité à saisir tous les enjeux, mais rien de grave, j’ai foi, moi, dans la musique, et elle est belle…
Immanuel a fait un gros boulot de compositions, avec chants souvent, June McDoom sur « Motion » par exemple, ou l’arrivée du chanteur tamoul Ganavya sur « Everything ». Nous sommes bien loin d’un simple album de jazz car le projet est ambitieux, on ressent la sérénité, voire la gravité qui s’impose à nous, petit à petit, reste à suivre le flot et à se laisser embarquer dans cette aventure…
Nouvelle étape avec Cecile McLorin Salvant qui intervient au chant sur « Dark Eyes Smile », la rencontre est assez magique entre les deux et la pièce est un des sommets de l’albums. Encore des chants sur « Apparition », Cecile, June McDoom et Ganavya sur un tapis de guitare, piano, alto, basse et batterie et chants d’oiseaux, dans une atmosphère luxuriante pleine de chaleur et d’humidité tropicale, comme une sensation à fleur de peau…
L’aventure vocale se prolonge encore jusqu’à « Afterlife Residence Time », un partage entre voix et accélérations instrumentales qui se chevauchent, encore un bel arrangement très réussi, avec une belle séquence avec Ganavya qui ouvre une exploration coltranienne, qui permet à Immanuel d’enlever la manche, somptueux, d’autant que « Moshpit » qui enchaîne, continue jusqu’à la dérive…
A noter la présence de quatre « Interludes » d’une durée brève, qui servent à mettre de l’huile entre les pièces et concourent au sentiment de foison luxuriante et de brousse un peu sauvage, ce qui donne parfois l’impression de se perdre dans un grouillement complexe et submersible.
La dernière pièce « Blues Blood », est une sorte de post bop conclusif qui se chapitre avec des notes plutôt futuristes, des retours à la tradition, et des chants venus d’orient qui s’envolent vers les cieux, ainsi qu’avec une partie finale bien sentie.
Un fort bel album, plutôt ambitieux, qui ne livre pas ses secrets à la première écoute.