Pour tout fan de musique électronique, le nom de Cabaret Voltaire signifie en général quelque chose de bien particulier.
Le groupe originaire de Sheffield s'est formé vers 1974 autour du trio Chris Watson (claviers et bandes magnétiques), Richard H Kirk (guitare, synthétiseurs, bandes et effets) et Stephen Mallinder (voix, basse, effets). A la base, ces trois fans de Kraftwerk et de Brian Eno ne cherchent qu'un moyen de faire de l'art à partir de sources sonores. La musique n'est pas une fin en soit. Ce n'est qu'à partir de 1975 et leur premier concert que le trio commence à établir des structures héritées de la pop et du rock pour venir y coller leurs expérimentations sonores, très souvent effectuées à partir de samples et de bandes magnétiques passées dans moults pédales d'effets. Dés lors, la musique du groupe prends une tournure radicale. Avec leurs comparses de Throbbing Gristle, ils défrichent ce que l'on va rapidement nommer de la "musique industrielle". En partant d'un principe de musique "concrète", les Cabaret Voltaire infusent dans leurs morceaux toutes les influences du moments, du rock psychédélique au reggae/dub, tout y passe.
Ainsi, de 1976 à fin 1981, le groupe travaille d'arrache pied et arrive à sortir une poignée de disques qui feront date dans l'histoire de la musique électronique, comme Mix-Up en 1979 et/ou Red Mecca en 1981. Après la sortie de ce disque, Watson quitte le groupe et devient un ingénieur du son pour la télévision britannique. Kirk et Mallinder poursuivent l'aventure en duo et le son du groupe mute vers des horizons plus synthétiques, et plus pop. Entre 1983 et 1987, ils sortent quelques disques qui marque clairement la filiation des Cabaret Voltaire envers la musique électronique pop de Kraftwerk. Kirk et Mallinder continuent en revanche d'y infuser tous ces samples étranges provenant de la télévision et de la radio. Leur électro est tantôt matinée de new wave, tantôt d'EBM ou encore de jazz fusion, ce qui fait que leur musique reste unique et très régulièrement citée par d'autres musicien.nes comme novatrice et séminale (au hasard les Depeche Mode ou Trent Reznor de Nine Inch Nails). A partir de la fin des années 80, et ce jusque 1994, le groupe devient un véritable projet techno. Mallinder se désintéresse peu à peu du projet et cesse de "chanter". Les disques, plus psychédéliques, deviennent instrumentaux à partir de 1992. Mallinder décide finalement de quitter le projet deux ans plus tard. Il s'installe en Australie et devient docteur en musicologie.
Kirk continue dès lors de faire de la musique en solo sous son propre nom ou un certain nombre de pseudos. Il faudra attendre 2014 pour le voir réactiver le projet Cabaret Voltaire, mais sans faire appel ni à Chris Watson, ni à Stephen Mallinder. Sous le nom de son ancien groupe, Kirk donne une vingtaine de concerts ou il propose uniquement de nouveaux morceaux instrumentaux, toujours aussi électroniques et rempli de samples. Ces nouveaux titres sortent en 2020 sur un dernier album, Shadow Of Fear. L'année suivante, Richard Harold Kirk décède prématurément, laissant l'espoir de revoir Cabaret Voltaire disparaître avec lui.
Puis, en 2025, Mallinder et Watson décident de lui rendre hommage en annonçant un concert hommage pour les 50 ans d'existence officielle du groupe. Accompagnés sur scène par Benge Edwards (qui joue avec Mallinder dans le projet Wrangler) aux percussions et surtout Eric Random, ami du groupe et collaborateur ponctuel entre 1980 et 1983, à la place de Richard Kirk à la guitare et aux claviers. Bien évidemment, ce concert hommage est sold out en l'espace de quelques minutes, et le groupe annonce alors une grande tournée pour l'année 2026, qui passe aussi bien par l'Europe que les Etats-Unis et le Royaume-Uni.
Pour marquer le coup, la mouture Watson/Mallinder décide de publier un ultime album, mélange de compilation de nouvelles versions et de live nommé But What Time Is It Really ? qui reprends la setlist des concerts donnés en 2025. Plutôt que de faire une chronique du disque en tant que tel, je vais vous faire la chronique du concert que j'ai vu lorsque le groupe est passé sur la scène de l'Elysée Montmartre le 5 juin 2026 à Paris.
Déjà, de toute ma vie, j'étais persuadé que je n'aurais jamais la chance d'assister à un concert de Cabaret Voltaire. J'ai loupé la venue de Richard Kirk à Paris en 2015, et l'idée d'une reformation du groupe au complet me paraissait à priori impossible. Le décès de Kirk en 2021 n'a fait que renforcer cette idée. Quelle n'a pas été ma surprise de voir l'annonce de la reformation du projet en 2025 autour de Watson (que je connais un peu moins bien) et surtout Mallinder ! Forcément, j'ai aussitôt prévenu mon père que le groupe se reformait et comptait annoncer une tournée en Europe, ce qui nous donnerait l'occasion d'aller les voir ensemble.
Quelques mois plus tard, c'est chose faite.
Direction Montmartre et ses ruelles tranquilles pour assister à un concert qui s'annonce déjà légendaire. Visiblement, une fois sur place, on constate que le public français n'est pas nombreux, le concert ayant attiré pas mal d'anglais et d'allemands. Après tout, le dernier vrai concert de Cabaret Voltaire en France, c'était aux Transmusicales de Rennes en 1983, soit il y a plus de quarante ans. La moyenne d'âge est donc forcément élevée, mais semble être également très connaisseuse, ce qui promet une excellente ambiance.
Le concert s'ouvre sur la performance très moyenne du duo Turzi/Gage, un projet franchement moyen de la part de l'auteur de la trilogie d'albums A, B et C. La musique, en soit, n'est pas foncièrement mauvaise, quelque part entre Tangerine Dream, Can et les influences Madchester. Le problème, c'est Gage, le chanteur, qui en fait des caisses, si bien qu'on se retrouve devant un émule de Shaun Ryder des Happy Mondays, mais en version Leader Price. Après de très longues minutes de cette sous performance à la sonorisation franchement médiocre, un backing track du "Theme From Earthshaker" se fait entendre puis Stephen Mallinder, Benge, Eric Random et Oliver Harrap (le remplaçant de Chris Watson qui ne souhaite pas quitter le Royaume Uni) finissent par entrer sur scène sous une pluie d'encouragements.
Très vite, on sait qu'on assiste à un concert de Cabaret Voltaire. Les visuels sont là pour nous le rappeler, surtout qu'ils sont mixés/produits en live par Nick Cope, l'ingénieur visuel du groupe depuis 1989. En fait, la scène sera très peu éclairée pendant toute la durée du concert (uniquement ces quelques spots bleutés du plus bel effet) de manière à laisser la place à ces projections mélangeant fractales de rave party avec des images d'archives (télévisuelles, ou bien celles tournées par le groupe à la grande époque). Le concert s'ouvre sur un enchainement de titres extraits de l'album The Crackdown : "24/24", "Animation" et "Why Kill Time". Le son est excellent, les infrabasses marquent le pas dès que Benge frappe ses pads de batterie électronique. Les morceaux, bien que "remakés", sont très fidèles aux arrangements des disques. Le mixage de la basse et de la voix sont un poil en dessous, mais en revanche la guitare sonne d'enfer. Après avoir rendu hommage à Richard Kirk, les Cabs enchainent sur quelques titres de la période industrielle : "The Set Up" (qui nous rends dingues mon père et moi), la très psychédélique "Landslide" (seul extrait de Red Mecca ce soir, dommage) et le single "Seconds Too Late". Ces morceaux plus bruts sont ici très bien réarrangés et ultra efficaces. Les batteries électroniques réhaussent complètement la lisibilité par rapport aux enregistrements des années 1970, et le propos est plus mordant que jamais.
Le concert s'enchaine sur un "Crackdown" beaucoup plus techno, un "Spies In The Wires" bien funky (dont l'intro se répètera un court instant, erreur de séquenceur visiblement) et ce "Just Fascination" que j'ai personnellement trouvé un poil long. Suivent "Taxi Music" (extrait de la B.O de Johnny YesNo, film réalisé par les Cabaret Voltaire avec leur ami Peter Care, qui réalisait leurs clips), un très dansant "Yashar" et quelques morceaux de la seconde partie de carrière du groupe, "Sex Money Freaks" (avec des visuels incroyables) et le seul extrait de la période techno du groupe avec "Easy Life". La première partie du set s'est cloturée sur "Do Right", le très entrainant morceau d'ouverture de Micro-Phonies. En rappel, forcément, un "Nag Nag Nag" surpuissant, qui rappelle que Cabaret Voltaire pouvait aussi être un groupe punk quand il le souhaitait, puis une clotûre sur un "Sensoria" un peu longuet. D'ailleurs, il est surprenant de noter que Watson et Mallinder n'aient pas retenu le single mix de ce dernier titre, qui le voit fusionner avec "Do Right" pour maximiser le potentiel dansant de l'ensemble.
Le concert se termine après une heure et vingt minutes d'assauts sur les sens. On repart hypnotisés et repus d'infrabasses, encore sonnés d'avoir réussi à voir les beaux restes d'un projet aussi mythique en live. Forcément, on aurait aimé un concert plus long, avec d'autres morceaux dans le set. Curieux que Mallinder fasse l'impasse sur la période 1985 alors qu'il cite souvent les deux disques sortis cette année là comme ses préférés (l'EP Drinking Gasoline et l'album The Covenant, The Sword & The Arm Of The Lord). On aurait également aimé voir Chris Watson et entendre davantage de titres de "sa" période (1975-1981), surtout au vu de la manière dont les rares extraits de cette période interprétés en live ont été réarrangés. Mallinder semble d'ailleurs prendre un vrai plaisir à rejouer les morceaux de son ancien groupe, et l'énergie du quatuor donne envie de les voir poursuivre, malgré le fait qu'ils aient bel et bien annoncé la fin de Cabaret Voltaire. Après tout, en outre d'incarner une époque ou la musique électronique était encore fondamentalement punk, ils sont encore l'un des rares projets musicaux à porter une certaine forme très subtile de dénonciation politique, chose de plus en plus rare de nos jours...
En laissant de côté le côté vivant et visuel de la performance live, ce nouveau disque rends finalement assez bien compte de ce qu'on a entendu sur scène avec ce concert parisien, à l'exception de "Tinsley Viaduct", une composition de Watson en solo, remplacée par "Seconds Too Late" en live. Je note également quelques structures, des mélodies et des placements de chants qui varient entre le disque et le live. Donc, pour celles et ceux qui n'ont pas la chance de pouvoir assister aux adieux de Cabaret Voltaire (ils terminent leur tournée cet automne au Royaume Uni avec un ultime concert dans leur ville d'origine, Sheffield), cet album live sera une occasion de pouvoir entendre ce qu'ils proposent sur scène pour mieux la quitter pour de bon...