Creationist
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Creationist

Album de Prurient (2022)

Les métacarpes bouillonnent tandis que la pulpe déjà sèche de mes doigts tente de mettre des mots sur les maux. Cerner le chaos, voilà quelque chose de proprement périlleux. De salement impensable. Et pourtant mes synapses sinueux semblent déterminés, renflés d'une matière spongieuse et luisante. Serait-ce l'informe distillat du mal qui s'épand en moi ?


Prurient est un mythe de la musique bruitiste. Un weirdo à la discographie titanesque, scellée par une puissante aura abstruse, grimée par les fards des plus bilieux tourments. Plus de 80 albums tapis derrière un nom qui évoque si peu, Dominick Fernow. Des side-projects à la pelle, catalysant les aspects les plus angulaires d'une musique qui fléchit et s'incante dans l'angoisse la plus absolue de l'aliénation post-moderne.


Ecce Homo. Dans sa plus tragique grimace. Creationist est le dernier album en date de Prurient. Totalement novice dans l'approche de l'atrabilaire créature, je ne peux me retrouver que terrassé d'épouvante, annihilé de respect devant cette suite de compositions primordiales. Creationist est ma première plongée dans l'incapacitant roulis sonore de Prurient, c'est pourquoi il m'est impossible de le comparer, de le placer face à l’altérite. D'ailleurs, c'est une expérience si vive qu'on ne pourrait l'essentialiser. Creationist doit bien à son nom, car c'est un pur acte de naissance, total quoique plus proche des épontes du trépas que de la sylve de la vie.


Fuligineux et suspendus, les 12 morceaux qui parsèment ce champ de ruines prébiotiques nous plongent dans une écrasante transe de l'affliction. Unique, le son de Prurient s'ancre dans l'utilisation hautement retouchée de synthétiseurs dont s'échappent, fous et écumant d'une morbidité lubrique, des fritures métalliques, des crissements post-industriels et des décharges noise à la limite de l'écoutable. D'un déluge de larsen à un remugle de parasitages acoustiques, chaque morceau revêt sa propre mue, invoque ses propres démons face à un auditeur rompu à son sépulcral dessein. De la noise pure à la dark ambient agonisante, cette cytologique assemblée enfle pendant 2 heures de joutes destructives d'une intensité peu dicible - je vous conseille d'écouter l'album au casque, vous décrocherez tout bonnement du monde environnant, pour sombrer ... ailleurs. Puisement désolé et dépourvu de toute variation mélodique (voir de toute mélodie), l'album se ferme sur un titre aux hurlements désespérés, Son of Sam of Mice and Men, rappelant l'utilisation destructive que faisait Prurient du microphone dans ses premiers albums.


Difficile de déloger un titre parmi d'autres, dans cette manne moribonde et saturée. La première moitié de l'album reste néanmoins la plus fracassante, avec des titres tels que Coffin Painted in Nail Polish ou Sperm On Claymore. Certains morceaux défient l'audibilité (comment ne pas grincer des tympans face aux bourrasques acouphéniques d'un Head of Griffin Oral Sex ?). Le nom des morceaux partage d'ailleurs le goût pour le nihilisme salace et hautement déshumanisé d'un esprit qui n'en peut plus d'être ce qu'il est - un homme parmi les hommes ? Des passages plus catatoniques permettent de lâcher un peu la tension (Spring Water Mixed With Blood, Fat of the Land Days, R°ping Plaster Busts), pouvant rappeler, en plus froid et ferrugineux, les touffeurs ambiancées du side-project de Dominick Fernow, Rainforest Spiritual Enslavement.


L'ipséité correspond pourtant si bien à Creationist qui, à l'image de toutes les offrandes pulsatives de Prurient, témoigne d'une force pessimiste qui n'a nul égal dans le champ de la musique noise, ou ambient, ou généralement expérimentale. En variant les teintes de l'obscure et en poussant les ridules du désespoir tapis ou déchaîné dans des cieux qu'aucun album de rock ne pourrait même prétendre effleurer, le son de Prurient nous renvoi au plus profond de notre non être, de notre glaise matricielle, de notre souillure éternelle. Pétrifiante musique.

FlorianSanfilippo
9

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Hégire des Harmonies Hermétiques - 2022 en musique

Créée

le 8 avr. 2022

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