Avec le succès critique et commercial de For Girls Who Grow Plump in the Night de 1973, où le groupe s'était réinventé de façon très concluante, déviant du son de Canterbury qu'ils avaient si bien défini vers un rock plein de fioritures, et le rendement symphonique presque parfait de Caravan and the New Symphonia de 1974, Caravan a définitivement inauguré une nouvelle ère qui, tout en ayant bien commencé, perd déjà de l'élan avec un des albums les plus étranges de sa discographie: Cunning Stunts.
Plusieurs fans du groupe éprouvent une sensation d'aliénation en écoutant ce disque, sentiment déjà subtilement perceptible en s'arrêtant sur la couverture: leur humour est toujours là, pas de doute (excellent jeu de mots avec stunning cunts - incroyables cons ou incroyables vagins, ça dépend de la connotation), et s'épouse merveilleusement avec celui d'Hipgnosis, signant ici une très intelligente pochette caractérisée par les vêtements oranges à moitié invisibles qu'endosse un vieil homme dans une friperie bien paumée. La plus grande surprise, évidemment, est réservée aux oreilles; ainsi, le morceau inaugural The Show Of Our Lives présente une musicalité ne ressemblant absolument pas au groupe, tout en étant une pièce de David Sinclair, qui a tant caractérisé le son du groupe de Canterbury. Mais au final, la belle voix du nouveau bassiste Mike Wedgwood, un musicien ayant travaillé avec le groupe prog Curved Air, accompagne harmonieusement le piano méconnaissable mais tout aussi efficace de Sinclair qui conduit la chanson de bout en bout, dans une ambiance solennellement joyeuse et pastorale (en 6/4 entre autres!), même si l'absence regrettable de flûte a enlevé tous les repères de la Canterbury Scene. La plus grande absence, néanmoins, est celle de Pye Hastings, lequel a relégué presque toutes ses parties de guitare au violoniste Geoffrey Richardson, également guitariste à ses heures perdues et dont le solo ci présent reste bon quoique discret. Une importante et agréable dimension chorale viendra même conclure la piste, où les choeurs auront l'occasion de chanter l'humour tellement anglais de Caravan: "Ring the bells and sing, Sing the bells and ring!", un autre spoonerism hilarant de leur part. Pour l'instant, si l'on peine à reconnaître l'identité du groupe qui était encore là sur For Girls Who Grow Plump In The Night, le résultat final n'en reste pas moins admirable, car The Show Of Our Lives est vraiment un morceau de niveau respectable, relaxant et incitant à la paix. Autant le dire tout de suite, le Canterbury sound sera absent pour la plupart de l'album, mais outre certaines parties du Dabsong Conshirtoe, il apparaît très ouvertement sur Stuck in a Hole, un morceau typiquement Pye Hastings. À vrai dire, on pourrait le classifier d'un copier-et-coller de Love to Love You (And Tonight Pigs Will Fly), à l'exception des guitares, ici substituées par des parties de violons plus qu'acceptables. En effet, la mélodie joyeuse et les paroles dénuées de sens (l'inversion de "You can't do nothing wrong from right"!) sont bel et bien présents, ainsi que l'irrésistible refrain en falsetto et même la cowbell de Richard Coughlan, qui en l'occurrence est probablement le plus en forme des cinq (pour l'instant!). Vient ensuite la première contribution de Mike Wedgwood, Lover, le premier morceau de rock symphonique que j'ai eu du mal à digérer, le summum de l'aliénation musicale sur ce disque. Il s'agit d'une ballade pop/soft rock assez lente dont la sauce ne prend tout simplement pas, et peut-être à cause de l'orchestre d'accompagnement, qui, contrairement aux magnifiques cordes sur The Love in Your Eye ou de l'Auberge du Sanglier, ne joue aucun rôle proéminent mais sert juste à décorer un morceau déjà assez dépourvu en son absence. Alors certes, la voix de Pye Hastings est très douce, elle peut même paraître un peu gnangnan aux non-initiés, mais ici, l'ambiance est beaucoup trop sirupeuse, beaucoup trop mielleuse pour une chanson de Caravan. Bien que j'aie appris à apprécier son outro orchestrale, c'est une chanson instantanément oubliable et probablement la pire sur Cunning Stunts. La suivante, No Backstage Pass, est la deuxième et dernière composition d'Hastings du disque et, bien qu'elle ne lui ressemble pas beaucoup, remonte la pente. L'orchestration omniprésente est certes un peu superflue, mais pas aussi envahissante que sur Lover, toutefois, le soft rock assumé dont fait preuve le groupe ici n'est pas du tout désagréable; justement les refrains sont très bien construits, le jeu de batterie de Coughlan est rigide, frugal et efficace (surtout ses jouissives entrées dans les refrains), et Richardson nous offre même un solo de guitare qui a bien plus de gueule que celui présent sur The Show of Our Lives. Il est inutile de mentionner les incessantes plaisanteries textuelles, elles sont ici omniprésentes, comme dans la plupart des compositions d'Hastings. La plupart des fans s'acharnent cependant et surtout sur le dernier morceau de la Face A, Welcome the Day, signé Wedgwood, un autre pic d'aliénation musicale, bizarre pourtant bien meilleur. Alors oui, l'introduction de synthé de la part de Sinclair est plutôt maladroite (étonnamment), néanmoins parfaitement compensée par le riff principal, saccadé, urgent et jouissif qui introduit une dimension résolument funk, un peu répétitif, bien sûr, mais beaucoup mieux que Lover. Sinclair compensera tout seul sa gaffe du début avec un excellent solo de synthé vers la fin (il me fait un peu penser à celui sur The Mark of the Claw de Procol Harum), lui-même précédé d'un furieux solo de guitare de la part de Richardson, très acide et saccadé qui rajoute un côté un peu hard rock au morceau. La Face A se conclut donc sur un ovni dans la carrière du groupe, toutefois de qualité plus qu'adéquate, soit dit en passant.
Aaaah, la Face B, l'un des plus beaux moments de la carrière de Caravan, parce que le formidable Dabsong Conshirtoe EST la Face B à lui tout seul. Il me sera difficile de parler objectivement de cette épique, car c'est elle qui m'a permis de pénétrer dans l'univers de Caravan et encore aujourd'hui reste mon morceau préféré du groupe, après Nine Feet Underground, bien sûr. La suite est subdivisée en six mouvements, tous aussi distincts les uns des autres:
1) The Mad Dabsong
2) Ben Karratt Rides Again
3) Pro's and Con's
4) Wraiks and Ladders
5) Sneaking out the Bare Quare
6) All Sorts of Unmentionable Things
L'introduction de la suite et de Mad Dabsong est d'une rare beauté. L'ambiance est pleinement pastorale, rendue grâce à des bruitages d'oiseaux et de ruisseaux, accompagnés par une douce mélodie à la guitare acoustique. Nous n'avons même pas le temps d'apprécier cette ataraxie suprême que Sinclair nous balance un court mais très séraphique solo de synthé; j'ai déjà parlé dans plusieurs critiques de l'union entre synthé et guitare acoustique, un mélange particulièrement hasardeux qui a dégueulassé pas mal de morceaux (Welcome to the Machine de Pink Floyd, par exemple), mais en l'occurrence, je n'ai jamais entendu une mixture de ce genre aussi parfaite: le synthé (qui ici semble remplacer une flûte) se marie merveilleusement bien avec la guitare. La basse de Wedgwood est particulièrement épaisse dans le mix et tant mieux, car elle ne fait qu'amplifier la belle solennité dont cette partie est empreinte. Peu après, c'est au tour de Pye d'entrer en scène avec une de ses plus mémorables parties vocales de tous les temps, mais aussi un des meilleurs textes de Caravan, dont je ne peux m'empêcher de souligner le premier vers, tellement géniale et absurde à la fois:
Man is the child of child, the father of the man.
Je n'ai jamais entendu la voix d'Hastings aussi aigue, à l'exception de la première version d'Aristocracy, présent sur Waterloo Lily, et il faut dire que ses talents de chanteur ne se sont jamais manifestés autant dans toute leur splendeur qu'ici, surtout lors des ponts ("All my life, this has been a mystery..." et "For all I know, this could be my destiny...") et de sublimes envolées finales ("Set me free... Let me be"). Musicalement, l'atmosphère ne perd absolument rien de sa beauté initiale; je suis au bord des larmes à chaque fois que l'orchestre émerge après les deux premiers vers. Wedgwood rajoute même des bongos au mix, une autre addition assez intéressante. C'est d'ailleurs ce dernier qui prend la parole pour la partie suivante, Ben Karratt Rides Again, plus intense et tendue, conduite par des puissantes power chords à la guitare électrique (jouées par Hastings ou Richardson?). Sa voix, tantôt amère, ira aussi frôler les aigus lors des refrains, ces magnifiques "All I want is all the life in me to be free!" qui nous ramèneront éventuellement à une reprise de la dernière strophe de Mad Dabsong, avec Hastings au point de la rupture. Et là, badaboum, le groupe prend un virage décisivement hard et funky avec le mouvement suivant, Pro's and Con's, un des moments de Cunning Stunts où l'on retrouve pleinement l'esprit Caravan d'antan, aussi bien dans la musique que dans le texte. Profondément ancrée dans un implacable groove plutôt lourd, la partie se base surtout sur son admirable section rythmique, ornée ci et là de jouissives ponctuations orchestrales, prises en charge par des cuivres, arrangés par notre cher Jimmy Hastings. Les paroles, chantées par Wedgwood, sont d'une absurdité remarquable et me font pleurer de rire à chaque fois:
Hey big-boobed Barbara, it's a business doing pleasure with you. I know that it's late, but I just can't wait, la-di-da-di-da-di-dam-doo.
Hey Easy Elsie, you know that my mamelon's for you. It's a strange sight but have all you like, just let me know when you're through.
Fat, Flabby Freda, an orgy of pure blubber and flesh. From all that I see, I just cannot dream why they say you're six of the best.
Big black suspenders, they really make it seem so obscene. All those great rolls of fat, just imagine that, paying for a piece of your dream!
Sinclair entamera même un superbe solo d'orgue Hammond bien acide qui rappelle les vieux jours du groupe, suivi d'un solo de violon de la part de Richardson avec les guitares électriques bien lourdes pour arrière-plan. L'intermède symphonique de Wraiks and Ladders, complémenté par de puissants fills de batterie de Coughlan, fait office d'une une belle transition entre Pro's and Con's et le cinquième mouvement, Sneaking out the Bare Quare, où le groupe effectuera un mélange exemplaire de jazz fusion et de funk. L'ambiance est désormais tranquille mais en même temps très groovy, grâce à l'excellente ligne de basse de Wedgwood, à laquelle se joignent le piano de Sinclair et les guitares acoustiques et électriques d'Hastings, ainsi qu'une très mémorable et récurrente mélodie à la flûte (jouée par Richardson et non par Jimmy). Sur un rythme graduellement plus dansant, Sinclair se lancera dans un autre solo de piano électrique, beaucoup plus jazzy cette fois, secondé par un piano légèrement honky-tonk et de très belles parties violons qui ne font qu'amplifier le groove. La dernière partie, All Sorts of Unmentionable Things, en revanche, est plus intense, menée de bout en bout par un excellent riff assez hard, que n'aurait pas rechigné Led Zeppelin, et une très rigide section rythmique. Progressivement, des bruitages hétéroclites (les unmentionable things du titre!) s'ajoutent au mix, rendant l'atmosphère de plus en plus chaotique; dans tout ce bordel on peine à saisir des rires aigus et diaboliques, une petite fille qui répète "7 x 3 is 95", un bonhomme qui s'écorche le gosier en gueulant "Play the bloody idol" (enfin, un truc dans le genre...) ou encore le "All I want is all the life in me to be free" de Ben Karratt Rides Again. À une minute de la fin, cependant, le brouillard sonore se dissipe petit à petit pour dévoiler une reprise de The Show Of Our Lives, concluant cette pierre angulaire de la discographie de Caravan, nommée Dabsong Conshirtoe, dans une ambiance pastorale et joyeuse.
À mon goût, cette composition, la dernière épique du répertoire caravanesque, est l'un des meilleurs titres jamais écrits par le groupe de Canterbury. Je sais que plusieurs fans ne concorderont pas avec moi, et je les comprends à moitié; certes, il n'y a pas de performances particulièrement explosives comme le jam à la fin de The Love In Your Eye ou Nine Feet Underground, ni d'improvisations effrénées à l'orgue Hammond de la part de Sinclair qui définissait les premiers albums du groupe. Mais au final, il faut admettre que les mélodies sont bel et bien présentes et que le morceau fonctionne extrêmement bien dans son entièreté, et si Winter Wine et Nine Feet Underground sont effectivement leurs bijoux poétiques, The Dabsong Conshirtoe est indubitablement le sommet comique de leurs textes. Bref, un véritable chef-d'œuvre à mon sens qui mériterait une réévaluation positive.
L'album se termine par un petit morceau folk écrit par Richardson, The Fear and Loathing in Tollington Park Rag, qui véhicule une très belle mélodie au violon, accompagné d'une flûte. Très sympathique, sans plus.
1) The Show Of Our Lives (9/10)
2) Stuck in a Hole (8/10)
3) Lover (7/10)
4) No Backstage Pass (8,5/10)
5) Welcome the Day (7,5/10)
6) The Dabsong Conshirtoe (11/10)
a) The Mad Dabsong (11/10)
b) Ben Karratt Rides Again (11/10)
c) Pro's and Con's (11/10)
d) Wraiks and Ladders (11/10)
e) Sneaking out the Bare Quare (11/10)
f) All Sorts of Unmentionable Things (11/10)
7) The Fear and Loathing in Tollington Park Rag (7,5/10)
(Le gras indique mon morceau préféré de l'album)
Finalement, Cunning Stunts est un album plutôt étrange, surtout pour moi, car c'est celui qui m'a permis de rentrer dans leur musique; or, après avoir écouté leurs autres albums, on peine effectivement à reconnaître l'esprit du groupe dans cet opus, même s'il est loin d'être mauvais. Au contraire! Grâce au merveilleux Dabsong Conshirtoe, je lui attribue volontiers 8,5/10.