Charles Gayle Quartet – Daily Bread (1998)
« Daily Bread » est un album sorti sur Black Saint en quatre-vingt-dix-huit, d’après des enregistrements au « East Side Sound » datant des vingt-cinq, vingt-six et vingt-huit octobre quatre-vingt-quinze, à New York, pendant cette année qualifiée de charnière, un peu plus haut.
Comme il a été indiqué le choix des instruments utilisés est assez significatif de ces évolutions ou de ces mutations. Concernant Charles Gayle, outre le sax ténor qu’on lui connaît, il joue également de la basse clarinette, du piano sur deux titres et de l’alto, celui de la famille du violon, sur deux autres titres. William Parker joue du violoncelle ainsi que du piano sur trois pièces.
Wilber Morris de la basse et Michael Wimberly de la batterie mais également du violon sur deux pièces. Tout cela dans le cadre des transformations et des virages opérés. « Our Suns », la seconde pièce de l’album est ainsi vouée aux cordes, Charles Gayle à l’alto, William Parker au violoncelle, Morris à la basse et Wimberly au violon, c’est tout simplement inouï, bien qu’intéressant.
« Offering To Christ », la huitième pièce est à peu près du même tonneau, sinon que William Parker abandonne le violoncelle contre un piano. On le constate le choix des couleurs, des timbres et des instruments ne sont pas sans conséquences sur le rendu musical collectif et il se peut que les aficionados des premiers enregistrements de Charles Gayle se sentent un peu perdus au milieu de toutes ces cordes.
Il est vrai que ces instruments ne sont pas aussi organiques que peut l’être le saxophone, instrument directement connecté au corps, par le souffle, la respiration. Ainsi, la musique de Gayle, tellement dans l’énergie et les vibrations, peut sembler perdre une forte composante originelle au travers de ces évolutions.
Pour autant elles ne demeurent pas sans intérêt, le jeu au piano de Gayle sur « Inner Joy » est, par exemple, très réussi, avec des recherches dans l’intensité, une inspiration monkienne et des fulgurances à la Cecil Taylor. Mais sans doute, peut-être par une sorte de conformisme, préfèrerons-nous le Gayle de ses débuts, en trio, plein d’énergie vitale et semblant jouer sa vie à chaque concert.
« Drink », joué en solo par Gayle au piano, mérite tout de même un satisfécit, elle réussit à nous toucher avec habileté, tournoyant habilement autour d’un thème bien à propos. Sur le titre suivant « Early Things » Charles retrouve son sax, Parker est au piano et la rythmique basse batterie assume un fort soutien rythmique. Du coup on sent comme un goût de retrouvailles, des sensations bien connues reviennent, pour le meilleur. Tout comme pour « Watch » la pièce suivante qui renvoie à nouveau à Ayler.
C’est ce qui est notable, pour qui a fait le premier pas dans la direction du saxophoniste, il n’y a pas de mauvais album de Charles Gayle, chacun est un épisode, une photo du musicien, terriblement sincère et entier, avec ses qualités remarquables et son engagement entier aux côtés de Dieu qu’il vénère. « Rest A While » est encore superbe, William Parker au piano et Charles Gayle dans le registre grave de son saxophone, avec cependant quelques incartades dans le spectre plus aigu, comme par contraste.
« Offering To Christ », dont je vous ai déjà touché deux mots dépasse le quart d’heure et s’affirme comme une belle pièce, avec, en son centre, quelques passages avec des cordes, c’est évidemment discordant, dissonant et même un peu grinçant. « Shout Merrily » ferme avec brio un album que je qualifierai d’excellent et d’innovant, avec sa part de témérité.