Il y a cette scène dans le film Yesterday de Danny Boyle où le personnage principal est le seul à se souvenir des Beatles et constate que, dans son univers parallèle, Oasis n’existe pas non plus. Tellement logique...
Alors certes, on pourrait peut-être en dire autant de nombreux groupes de rock. Sauf que la plupart savent « extraire » des Beatles (ou de n’importe quels autres artistes pionniers) ce qu’il y a de meilleur et l’incorporer intelligemment dans leur propre style tout en ayant une multitude d’influences, ce qui fait qu’au final les morceaux ressemblent autant à ceux des Beatles qu’à ceux de Jacques Brel ou de Kraftwerk. Oasis fait tout l’inverse : ils retiennent des Beatles ce qui n’est pas forcément le meilleur, s’en inspirent mal, et le mêlent avec des sources d’inspiration relativement limitées : d'autres groupes des sixties, et plus proches d'eux, les Stone Roses qui leur ont ouvert la voie.
Fers de lance de ce courant régressif que l’on appelle la « Britpop » (rien que le nom donne envie de se cogner la tête contre les murs), les frères Gallagher et leurs acolytes produisent donc une pop dans la filiation des hits de Paul McCartney tels que « Let It Be » ou « Hey Jude » avec une touche plus mancunienne. Pourquoi pas sur le principe, mais le résultat est insipide. Les morceaux se ressemblent tous : toujours ces mêmes guitares grasses, ces rythmes bateaux, cette voix tonitruante aux émotions surfaites. Niveau composition, c’est le néant. On est à cent lieues de la beauté des lignes mélodiques d’un Bob Dylan, d’un John Lennon ou d’un Morrissey. Les hits tels que « Rock ‘n’ Roll Star », « Supersonic » ou « Cigarettes & Alcohol » ne parviennent pas à relever le niveau. Les couplets sont vides, les refrains sont imbuvables.
Ce disque connaît cependant une popularité rarement observée pour un premier album et une véritable « Oasismania » se met en place. Comment expliquer un tel engouement, non seulement de la part du public mais aussi des critiques ? Certains invoqueront le contexte musical de l'époque, ce qui est à la fois vrai et chargé d'un peu de mauvaise foi. Ainsi peut-on lire dans le très recommandable livre 1001 albums qu’il faut avoir écoutés dans sa vie : « On oublie souvent à quel point le paysage musical britannique était aride en 1994 ». Effectivement, l'année 1994 est l'âge d'or de la Britpop avec Oasis, leurs grands rivaux de Blur et d'autres groupes comme Suede et Pulp. Cependant, ces groupes n'évoluent pas non plus dans un désert musical puisque le Royaume-Uni voit en même temps émerger le trip-hop (Dummy de Porthishead sort cette année-là) et que le rock alternatif de Radiohead commence à décoller (on est à la jonction entre leur premier album encore un peu immature et leur chef d'oeuvre The Bends).
S'il y a un fait historique que l'on ne peut guère retirer à Oasis, c'est qu'ils incarnaient quelque chose, culturellement et socialement. Le rêve devenu réalité, la jeunesse, la rébellion. Ils venaient d'un milieu populaire particulièrement difficile, avec un père alcoolique et violent. Sous cet angle, ils s'inscrivent dans la lignée des punks qui ont fait trembler le Royaume-Uni quinze ans auparavant, et plus généralement dans la grande histoire sociale du Royaume-Uni dépeinte dans les films de Ken Loach. Souvent chahutés par l'existence avec un père aux abonnés absents, des conditions de vie précaires et divers autres problèmes majeurs, les punks (Johnny Rotten, Sid Vicious, Joe Strummer...) avaient trouvé dans la musique un exutoire pour eux et pour la jeunesse. Les frères Gallagher incarnent un peu la même chose : Liam en frontman impulsif qui se la raconte avec un micro dans la main, Noël le guitariste en compositeur plus réfléchi mais tout aussi mégalo, trois autres gus pour que le groupe soit complet, une bonne dose de bière et de bastons dans les pubs, et roule ma poule.
Leur enfance difficile dans cette Angleterre des usines en déclin où tout le monde rêve de devenir un "working class hero" invite naturellement à faire preuve de bienveillance envers les frères Gallagher et à vouloir leur pardonner leur intempérance. Le fait qu'ils expurgent la noirceur du monde à travers des mélodies douces et optimistes plutôt qu'avec un nihilisme punk offre une clé de lecture intéressante. Cependant, à l’opposé d’un Joy Division ou The Fall par exemple, le style d’Oasis ne nous fait pas vraiment « goûter » ce quotidien d’ennui thatchérien. L’universalité des paroles, qui parlent d’affirmation de soi et de gloire de façon immature, est aussi ce qui les dessert lorsque l’on tente de faire passer la pilule avec la « caution sociale » des frangins. Cette caution n’est pas acquise sur la durée – une fois devenus des superstars, les frérots ont vite pris goût à la vie de palace... – surtout passé un certain temps au bout duquel la "rente artistique" supplante la spontanéité des débuts. Aussi, vingt-cinq après, que reste-t-il d'Oasis ?
De mon point de vue, ce qui rend ce groupe si populaire, c’est avant tout… sa simplicité. Oasis produit de la musique de feignasse, pour les feignasses, et le revendique. Pourquoi se prendre la tête à expérimenter, à chercher de nouveaux accords, des structures qui sortent de l’ordinaire… ? L’idéal pour Oasis, ce sont des morceaux de 4 ou 5 minutes alignés sur des albums de 45 minutes, bien lissés pour passer à la radio et faire hurler les stades. Fabriqués pour plaire sans jamais sortir l’auditeur d’une zone de confort qu’ils s’évertuent eux-mêmes à tracer. L'émotion guette à l'arrivée mais toute surprise est proscrite. C’est finalement nihiliste d'une certaine manière : un nihilisme non pas rebelle comme celui des punks mais terriblement conformiste.
En contrepoint, on peut observer que l'héritage d'Oasis s'est dilué dans la postérité pour donner lieu à des approches sonores qui ne sont pas toujours inintéressantes, voire excellentes lorsque la Britpop vient s'hybrider avec d'autres styles (on peut ainsi soupçonner des traces d'Oasis chez Fontaines D.C.). Le problème, à mon sens, reste le groupe lui-même. Oasis reste ce groupe un peu chiant, rabâché, gnangnan, qui ne fait pas honneur au rock mais représente ses pires travers. Et l'ego gros comme un pomelo des frères Gallagher ne plaide pas en leur faveur. Ils ne se contentent pas de se chamailler entre eux mais se sont toujours montrés irrespectueux et même insultants envers des artistes infiniment plus doués qu'eux. Dans un crime de lèse-majesté, leur sentiment de supériorité s’étend même aux Beatles : « Lennon avait raison les Beatles étaient plus célèbres que Jésus. Nous sommes donc plus grands que Jésus, et bientôt plus grands que les Beatles », dixit Noël en interview. Même pas fichu de faire un syllogisme correctement !