Cette vie, intérieure et fantasmée, c’est la bulle loin de l’époque, du vacarme et des hype où s’est réfugié ce songwriter écartelé entre l’Angleterre et Paris – les boots dandy, mais aussi le Solex de la pochette. De Bill Pritchard aux Go-Betweens – l’album est d’ailleurs dédié au regretté Grant McLennan –, c’est toute une pop raffinée, mélancolique et sans papiers qui trouve ici un tendre écho. Même humilité mais même pointillisme dans ces chansons amples, étales, ourlées de cordes et d’arrangements insolites, qui donnent à ce Foreign Domestic ce troublant sourire à la fois ténébreux et radieux, naïf et grave. Il ne faudrait pas que Tim Keegan s’évade de sa tête : c’est moche, dehors. (Inrocks)
Il est des gens dont on sait qu'ils ne pourront jamais nous décevoir. Question d'intuition. Il est des artistes qui comptent autant que des amis d'enfance. Alors, ils peuvent bien débouler à nouveau dans notre quotidien, après être restés des lustres sans nous donner de nouvelles, sans avoir le besoin d'avancer la moindre explication. Et nous d'éprouver cette étrange et enivrante impression de s'être quitté la veille. C'était il y a cinq ans. Departure Lounge, groupe anglais écartelé entre Londres et Nashville, réalisait son deuxième véritable album, ironiquement intitulé Too Late To Die Young. Un disque qu'ici même, avec notre retenue légendaire, on qualifiait de classique. Un tour de force mélodique guidé par une pop raffinée et rêveuse auquel on offrait un aller simple vers notre Panthéon, où l'on avait réservé à ce quatuor une place de choix, pas très éloignée de The Go-Betweens, mais aussi de Moose, AR Kane et quelques autres ambassadeurs triés sur le volet d'une mélancolie bleutée, dont on n'arrive jamais à se lasser. Mais l'éloignement géographique des quatre comparses, ajouté à un cruel désintérêt de la part d'un public que l'on a alors eu l'envie de maudire, a fini par avoir eu raison des ambitions nobles, les ambitions artistiques de Departure Lounge. Qui a fini par imploser en plein vol. Depuis, on avait quelque peu perdu la trace de son leader Tim Keegan. On le disait à Memphis, et voilà qu'on le croisait à Paris, sur la scène de l'Hôtel du Nord, armé de sa guitare tout en bois en première partie de son copain Josh Rouse. On le signalait dans le XXème arrondissement pour s'apercevoir que l'homme avait fait ses valises pour son Angleterre natale. La vie est ainsi faite... De temps à autres, pourtant, nous parvenaient quelques informations rassurantes : Tim s'était décidé à s'échapper en solitaire. Alors, on guettait. Mais sans jamais ne rien voir venir... Et l'on s'était même résolu à se faire une raison. Jusqu'au jour où, enfin, l'on a reçu cet album en guise de carte postale. Une carte postale où Keegan s'épanche avec cette passion qui le caractérise depuis toujours. Avec cette magnifique vulnérabilité aussi, qui donne à des mots que l'on sait sincères un peu plus de poids. Et d'ampleur. D'ailleurs, il a tellement de choses à nous raconter qu'il se demande bien Where To Start, joli prélude au piano annonçant la couleur. Pastel, la couleur. Et légères, les mélodies, comme sur un Where The Flowers Grow magnifié par des violons tourbillonnants, qui évoque irrésistiblement le légendaire Everybody's Talking. On s'en doutait : le chanteur est toujours hanté par les mêmes obsessions. Et, entre autres, celle de la pop song à l'allure débonnaire, apparemment futile et pourtant élégamment irrésistible, que l'on crève d'envie d'écouter et réécouter On A Good Day, quand rien ni personne ne saurait gâcher notre plaisir, quand on se surprend à siffloter, un sourire au coin des lèvres. Des pincements de corde comme autant de pincements au coeur guide un You Make Me Sad empreint d'une nostalgie contagieuse. Un sentiment que renforce l'attendrissant When Darkness Falls. Mais l'aube ne tarde pas à poindre à l'horizon et, comme pour mieux apprécier cet instant où le temps se suspend, Tim se tait sur Morning Missed. Puisque le silence en dit parfois plus qu'un long discours. Et puis, les accents country de La Vie Normale, où se sont glissées quelques phrases en français, évoque l'image saugrenue d'un Gainsbourg aux origines texanes, quand Digging For Gold se love dans un groove lancinant et que From Up A Tree, en guise de conclusion panoramique, semble en dire long sur l'état d'esprit animant, une fois sa confession achevée, ce songwriter d'exception. Le moral désormais au beau fixe, Tim Keegan se prend à rêver à nouveau. Et nous avec lui. À rêver d'un peu de cette reconnaissance qui l'a jusqu'ici honteusement fuie. Et que les douze missives de Foreign Domestic devraient enfin lui apporter. Car, vous l'avez compris, ce disque est, par la force des choses, recommandé. (Magic)