En 1995, Devin Townsend n'a que vingt-trois ans. Il sort d'une expérience aussi prestigieuse que frustrante auprès de Steve Vai, nourrit une profonde colère envers une industrie musicale qui ne comprend pas sa vision et signe chez Century Media avec une seule idée en tête : ne faire aucune concession. Ce premier Strapping Young Lad n'est donc pas simplement un disque de metal extrême. C'est une explosion émotionnelle, une catharsis mise sur bande magnétique. Townsend dira plus tard qu'il n'aime pas cet album, qu'il le considère comme une collection de démos imparfaites. Peu importe. Les plus grands créateurs sont souvent les plus sévères avec leurs propres œuvres. Car derrière cette prétendue imperfection se cache déjà un langage musical totalement inédit.
Dès l'introduction de S.Y.L., tout bascule. Une voix d'enfant, quelques secondes d'attente... puis une déferlante sonore s'abat sur l'auditeur. Ce morceau est bien plus qu'une ouverture : c'est une déclaration de guerre. Les riffs thrash, les accélérations industrielles, les changements de dynamique et les hurlements de Townsend s'entrechoquent dans une violence jubilatoire. Mais derrière cette agressivité permanente se cache déjà ce qui fera toute la singularité du Canadien : un sens instinctif de la mélodie. Le refrain surgit comme une lumière au milieu du chaos et reste gravé en mémoire dès la première écoute.
Avec In the Rainy Season, Townsend démontre immédiatement qu'il refuse toute facilité. La brutalité laisse régulièrement place à des respirations presque contemplatives avant de repartir dans une nouvelle vague de décibels. Ce contraste permanent deviendra l'une des signatures de toute sa carrière. Là où beaucoup de groupes extrêmes cherchent uniquement à écraser l'auditeur, Townsend joue avec les émotions, alterne tension et relâchement, violence et beauté.
Puis vient Goat, sans doute l'un des morceaux les plus fascinants du disque. Son rythme mécanique, ses guitares dissonantes et son atmosphère presque maladive donnent l'impression d'assister à la naissance de quelque chose d'incontrôlable. Plus qu'une chanson, c'est une expérience sonore. Townsend ne cherche jamais la démonstration technique ; il cherche une sensation. Chaque riff semble participer à une mécanique gigantesque dont l'objectif est de submerger l'auditeur.
Cod Metal King pousse encore plus loin cette logique. Le morceau repose sur une répétition presque hypnotique, volontairement industrielle, qui transforme progressivement un riff relativement simple en véritable rouleau compresseur. Certains y verront de la monotonie ; j'y entends au contraire une forme de transe. Townsend comprend déjà qu'une idée répétée avec suffisamment d'intensité peut devenir infiniment plus puissante qu'une démonstration de virtuosité.
L'album poursuit ensuite son exploration avec Happy Camper (Carpe B.U.M.), véritable décharge d'adrénaline où l'humour absurde côtoie une agressivité presque punk. Derrière son apparente folie se cache une précision rythmique impressionnante. Puis Critic, véritable règlement de comptes contre ceux qui enferment la musique dans des cases, rappelle que Townsend compose autant avec ses tripes qu'avec son intelligence.
Les plus aventureux The Filler: Sweet City Jesus, Skin Me ou Drizzlehell abandonnent presque toute structure classique pour privilégier les textures, les climats et les expérimentations. Certains les qualifieront de brouillons. Pourtant, ils contiennent déjà toutes les graines des chefs-d'œuvre à venir. On y entend les prémices de City, mais aussi d'Ocean Machine, d'Infinity et, plus largement, de toute l'œuvre future de Townsend.
Mais ce qui fait véritablement entrer Heavy as a Really Heavy Thing dans une catégorie à part, c'est sa production.
Aujourd'hui, il est facile d'oublier à quel point cette approche était révolutionnaire en 1995. Devin Townsend ne construit pas ses morceaux autour d'une simple guitare rythmique et d'une batterie. Il bâtit de véritables cathédrales sonores. Les guitares sont empilées par couches successives. Les voix se superposent en permanence. Des harmonies apparaissent discrètement derrière les cris. Des nappes de claviers remplissent les interstices. Des bruitages, des effets et des traitements viennent encore épaissir l'ensemble.
Le résultat est unique.
À la première écoute, l'album paraît presque chaotique. À la deuxième, on commence à distinguer certaines lignes mélodiques. À la cinquième, on découvre une guitare jusque-là noyée dans le mix. À la dixième, ce sont des harmonies vocales entières qui émergent enfin. Cette manière de concevoir la production transforme chaque écoute en véritable exploration. Le son n'est jamais plat. Il possède une profondeur presque tridimensionnelle, comme si chaque instrument occupait son propre étage au sein d'un immense édifice.
Cette technique deviendra plus tard la signature absolue de Devin Townsend. Beaucoup parleront d'un « mur du son ». L'expression est pourtant réductrice. Un mur est figé. Chez Townsend, tout est vivant. Les couches se répondent, se croisent, disparaissent puis réapparaissent. L'album respire, gronde et semble constamment en mouvement.
C'est précisément pour cette raison que Heavy as a Really Heavy Thing demeure si fascinant près de trente ans après sa sortie. Malgré quelques imperfections assumées, il possède une personnalité sonore qu'aucun autre groupe n'avait alors. Fear Factory, Ministry ou Meshuggah exploraient chacun leur propre territoire ; Townsend, lui, inventait déjà le sien.
Heavy as a Really Heavy Thing n'est peut-être pas encore l'album parfait que sera City. En revanche, il est probablement le plus important. Parce qu'il contient déjà, à l'état brut, tout ce qui fera de Devin Townsend l'un des plus grands architectes sonores de l'histoire du metal.