"I was mistaken

Only another stranger

That I knew"



Figure étrange et divisive que David Crosby ! D’un côté, une icône de Laurel Canyon, figure incontournable du renouveau folk rock américain et compositeur génial ; de l’autre, un connard capricieux, drogué, excessif et insupportable, pernicieux et fourbe. Le génial chez les gens ne peut jamais se permettre d’être total… Dans tous les cas, Crosby (ou Croz) demeure un homme compliqué, talentueux, mais noyé dans son ego et ses addictions en tout genre jusqu’à ne plus représenter que la caricature du hippie : veste à franges, moustache et cheveux longs.Et pourtant ! Quand on compte les faits d’armes de David Crosby, on est amené à se demander si le talent ne prend pas le pas sur le reste. Tête pensante des Byrds puis de Crosby, Stills & Nash, sans compter ses travaux subsidiaires : le Californien conserve une carrière impeccable pour qui aime ce genre de musique.


Fils d’un directeur de la photographie oscarisé, David Crosby a toujours baigné dans les arts et développe vite des dispositions pour la musique. Jouant dans des groupes comme tous les ados de son âge, il croise vite la route de Jim McGuinn et Gene Clark, avec qui il fonde The Jet Set Sound, première mouture des Byrds. Avec Chris Hillman et Michael Clarke, ils inventeront le folk rock, mêlant les paroles mystiques et traditionnelles du folk américain à la fureur pop électrique des Beatles. Portés par le succès de « Mr Tambourine Man », reprise de Dylan, les Byrds sont rapidement présentés comme la réponse américaine aux quatre de Liverpool, bien qu’en réalité cela dépasse bien cela. Inventeurs du rock psyché et artisans précurseurs du retour à la mode de la country, la soif d’expérimentation de McGuinn les porte loin, tout en restant accrochés à leurs reprises électriques de Bob Dylan : c’est ce qui motivera les envies de départ de Crosby. Ses caprices le font virer durant les sessions de The Notorious Byrds Brothers en 1968, son ego n’avait pas de place sur les ailes du groupe.


Malin, il avait déjà entamé le rapprochement avec les rivaux de Buffalo Springfield ; il se trouve que Stephen Stills a lui aussi des envies d’ailleurs, lassé par la mauvaise ambiance et l’insubordination de son comparse Neil Young (qui a déjà claqué la porte). Ajoutez à ce duo un transfuge des Hollies, groupe pop anglais suiveur des Beatles, en la personne de Graham Nash, et vous obtenez… Crosby, Stills & Nash, l’originalité à son comble. Toute blague à part, leur premier album de 1969 représente la quintessence de l’esprit contre-culturel, qui a eu le temps de clairement s’établir après les balbutiements de 67 et les événements de 68. Américanisant le concept de supergroupe, les trois font carton plein avec leurs harmonies vocales inspirées des Beach Boys et leur musique folk électrique, tout droit sortie du meilleur de Dylan (voir "Guinnevere", titre signé Crosby sur le premier album de CSN).


Adjoint par Neil Young de retour, Crosby, Stills, Nash & Young propose Déjà Vu, leur sommet, un classique. Bien que le mouvement hippie soit déjà moribond, leurs mélodies imparables font enfin d’eux la réponse américaine aux Beatles, bien que le groupe anglais n’existe plus. Néanmoins, ces quatre grands esprits se mènent la vie dure. Les egos sont surgonflés et les tensions sont fortes, exacerbées par les excès de stupéfiants. Crosby, lui, aime la coke, c’est son truc (avec la voile, naturellement). Pour soulager la pression, chacun des membres part en solo. Stephen Stills offre son premier album, éponyme, Graham Nash Songs For Beginners, Neil Young After The Gold Rush, et enfin, l’album dont on va parler aujourd’hui, If I Could Only Remember My Name, premier album solo de David Crosby, sorti le 22 février 1971 chez Atlantic.


Le contexte est trouble pour Croz. La séparation de CSNY le fait s’enfoncer bien plus loin dans les excitants et dans l’alcool, cela encouragé par le décès de sa compagne Christine Hinton, ancienne groupie et victime d’un accident de la route. Crosby, triste comme la mort, prend le chemin des studios à San Francisco et s’enferme dans le travail créatif pour exorciser sa peine, accompagné par le gratin du folk rock californien, venu le soutenir en ces heures difficiles. En effet, Graham Nash, sa compagne Joni Mitchell, Neil Young, le Grateful Dead et une belle partie du Jefferson Airplane (Kaukonen, Casady, Slick et Kantner) viennent le rejoindre pour ce baroud d’honneur des années hippies. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : ce big band informel prendra même le nom de Planet Earth Rock And Roll Orchestra, rien que ça.


Outre cela, If I Could Only Remember My Name est absolument déprimant. Crosby aborde la tristesse la plus pure, créant un ensemble frôlant le sublime. La perte de Christine et le marasme de ses vies personnelle et professionnelle l’ont poussé à complètement s’immerger dans l’élaboration de son tableau. C’est un peu comme si tous les invités étaient restés après l’inhumation du mort pour faire de la musique, parlons donc de sonorité post-funérailles.


« Music is Love » démarre le bal, trio acoustique avec Nash et Young. Il ne reste que ça au fond: la musique et les potes. La voix de Crosby met le temps avant de s’imposer ; c’est amer, mais très beau, Crosby, Nash et Young.« Cowboy Movie » retrouve des horizons plus acides. C’est une espèce de jam ordonnée avec Jerry Garcia et le Grateful Dead. David se fait hargneux quand il aborde une des nombreuses disputes/séparations au sein de CSNY. La métaphore du cowboy est plutôt bien choisie en fin de compte. On retrouve le même Garcia et Jorma Kaukonen du Jefferson Airplane sur le splendide et cinématographique « Tamalpais High (At About 3) », en hommage à Christine, qui aimait randonner sur ce mont sauvage non loin de San Francisco. Le titre est aussi adressé au mouvement hippie en général, Crosby ayant dû faire l’expérience du trip acidique en se retrouvant à se balader dans la nature au milieu de la nuit. Les volutes vocales du chanteur rendent grâce à cette nuit froide mais pas désagréable, c’est mélancolique et désarmant.


Il semblerait que « Laughing » soit le chef-d’œuvre de ce premier album ; il sera même repris (dans une version bien différente) sur le disque de la reformation des Byrds en 1973. En compagnie de Graham Nash et de Joni Mitchell, enchantant le titre de chœurs amoureusement fantomatiques, Crosby se moque gentiment des gens qui peinent à trouver leur voix — et donc leur voie. Cryptique, cette chanson reste un classique du répertoire de son auteur. « What Are Their Names » retrouve le côté acid jam de « Cowboy Movie » et peut se voir comme un moment de décompression. Le titre garde malgré tout un côté rock martial, tandis que Crosby éructe (on sent que le « Words » de Neil Young n’est pas loin).


« Traction in the Rain » semble comme un dimanche matin pluvieux après une soirée bien arrosée. On contemple le désastre, dans tous les sens du terme, et on soupire tout en se grattant l’arrière du crâne, nauséeux que nous sommes. L’autoharpe rend cette chanson obsédante de mélancolie, tandis que l’accompagnement minimal souligne encore plus le dénouement et la solitude de Crosby. « Song with No Words (Tree with No Leaves) » est un autre de ces titres sans paroles dont le chanteur semble être friand. Accompagné par Nash, Kaukonen et Casady, il ne dit absolument rien et se contente de chantonner, gardant tout de même le luxe de doubler sa voix. Cela pourrait se rapprocher d’une version plus rythmée de « Tamalpais High (At About 3) ». Crosby nous facilite le travail en trouvant lui-même la métaphore: une chanson sans mots est effectivement comme un arbre sans feuilles, un ensemble solide mais nu, incomplet.


Parfois, deux minutes seulement peuvent changer votre façon d’aborder les choses, quelles qu’elles soient. Combien de pionniers ont eu la tête à l’envers en entendant les premiers titres d’Elvis chez Sun Records, ou bien les premiers enregistrements de Leadbelly ? De Woody Guthrie ou de Charlie Parker dans un autre style ? Quand j’étais plus jeune, je suis tombé sur ce premier Crosby… à l’Emmaüs à côté de chez moi ! Couplé au premier Graham Nash, j’ai fait le choix de les acheter parce que j’avais lu leurs noms quelque part, non loin de celui de Neil Young. Il m’a fallu du temps pour entrer dans l’album, dont je reconnais à présent l’aspect vraiment séduisant (encore faut-il aimer les productions de l’époque), et même si cela me dépassait un peu, honnêtement, la beauté de « Orleans » fit littéralement chavirer mon cœur. Ce fut révolutionnaire et je nourris depuis un amour sans bornes pour les harmonies vocales.


Ce titre est loin d’être le plus élaboré de l’album. Il offre Crosby seul à sa guitare, psalmodiant quelques mots dans un français approximatif. Il s’agit d’une chanson du Moyen Âge ("Le Carillon de Vendôme") que lui a soufflée Paul Kantner, faisant l’état des lieux des maigres possessions de Charles VII avant l’arrivée de Jeanne d’Arc. « Orléans / Beaugency / Notre-Dame de Cléry / Vendôme », répété deux fois, quelques accords de guitare pour finir, et c’est tout. Cependant, en fermant les yeux, on peut ressentir à quel point il était habité. Première fois a cappella, la deuxième avec cette guitare piquée tout à fait subtile.


Ce titre, peut-être l’aurez-vous saisi, est sublime, sublime, sublime. Quiconque se targue d’avoir un jour touché la beauté se doit de connaître cette chanson de deux minutes, où les voix doublées de Crosby n’ont jamais aussi bien fonctionné. Pureté désarmante, je n’en suis toujours pas remis à vrai dire.


« I’d Swear There Was Somebody There » est le dernier morceau de l’album. Cette incartade d’une poignée de secondes voit Crosby seul au studio, vocaliser sur l’apparition d’un fantôme, réel ou halluciné : à l’auditeur d’en décider. C’est divin, et cela referme If I Could Only Remember My Name sur une note étrange et triste, le cri de David continuant de s’élever vers les airs, comme autant de mots que Christine n’entendra jamais.


Disons-le : ce premier Crosby est peut-être le dernier album hippie à proprement parler, avant que le poids des désillusions (Altamont, Charles Manson, le non-arrêt de la guerre au Vietnam, le poids des répressions) ne force le mouvement à entrer en stase ou à se déphaser avant d’être remplacé. Non, la jeunesse et l’amour n’ont pas changé le monde ; il reste pourri et naze, les héros Brian Jones, Jim Morrison, Jimi Hendrix sont au ciel ou en passe de l’être, les gens continuent de mourir, les guerres de tuer : la vie continue en somme. Le mouvement contre-culturel prendra dès lors des directions plus politiques, et les jeunes verront se réaliser leur pire cauchemar : ils commenceront à ressembler à leurs parents. Les vraies révolutions mettent tellement de temps…


If I Could Only Remember My Name est dans tous les cas représentatif du who’s who du folk rock californien de l’époque, et semble un nouveau point d’orgue dans la carrière post-Byrds de David Crosby. Si celui-ci prophétisait le mouvement hippie sur « Renaissance Fair » (Younger Than Yesterday, album des Byrds de 1966), il devient aussi sa dernière lueur de soleil. C’est un adieu aux années 60, une chorale bigarrée que la mélancolie gagne. À partir de là, le folk rock prendra une direction plus inconséquente mais plus technique. Il rejoindra le mouvement country rock, orchestré par les Byrds par leur séminal Sweetheart of the Rodeo de 1968 et donnera naissance à de nombreuses formations comme les Eagles.


Touché par le deuil, Crosby ne fera plus que laisser gonfler son ego et s’enfoncer de plus en plus dans la spirale infernale de l’excès. Malgré les efforts de Graham Nash pour le maintenir à flot, le portant sur la route et en studio, continuant à produire quelques lueurs d’espoir, Crosby se laissera aller, se vautrera et deviendra un boulet. C’est finalement quand la justice s’occupera de son cas qu’il optera pour une désintox complète et pour un retour sérieux à la musique en… 1989. Cela ne veut pas dire pour autant que David disparut des radars, mais il se contenta de participer mollement aux reformations de Crosby, Stills and Nash et aux albums en duo avec ce dernier (dont le premier cru est par ailleurs chaudement conseillé). Il sniffera bien trop de cocaïne et se laissera voguer pour un bon moment.


If I Could Only Remember My Name fut donc le seul témoignage solo de ce songwriter étonnant avant un bon moment. Il est représentatif de cette ambiance étrange qui régnait sur la côte ouest au début des années 1970, comme une gueule de bois d’une demi-décennie, un brouillard éthylique et drogué qui flotte et donne à la vie une saveur bien grise. La migraine n’est pas bien loin…


Album particulièrement (et étrangement) cinématographique, il est à ranger avec d’autres étrangetés de l’époque, le No Other de Gene Clark, ancien collègue au sein des Byrds, naturellement, mais aussi le John, The Wolf King of L.A. de John Phillips, songwriter des Mamas & Papas et futur junkie de première classe. On aurait pu y glisser Manassas, projet ambitieux de Stephen Stills et Chris Hillman, mais l’aspect longuet de l’ensemble le fait paraître bien terne au milieu de ces autres splendides livraisons. Neil Young aura sa propre phase avec le sinistre On the Beach de 1974, tandis que Joni Mitchell a déjà fait l’introspection de ses sentiments contrastés pour le pauvre Graham Nash sur le doux Blue en 1971, mais ça, c’est déjà une autre histoire.


Le soleil se couche déjà sur la baie, l’été se termine doucement et j’ai froid. Les filles des vacances sont sagement rentrées, seul je ne sais où dormir ce soir. Me revient sans cesse cette phrase de John Lennon, tirée du titre « God », issu de son premier album solo Plastic Ono Band: « The dream is over ». C’est clair, le rêve a volé en fumée, et le soleil pourtant continue de tomber.



If I Could Only Remember My Name, la fête est finie.

lyons_pride_
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le 24 juin 2025

Critique lue 40 fois

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