À quelques semaines de sa sortie, King Kong semblait promis à un tournage cauchemardesque. Dépassements de budget, inquiétudes du studio, polémiques autour de la durée du film... puis survint l'événement que personne n'avait vu venir : le renvoi de Howard Shore, pourtant collaborateur de longue date de Peter Jackson. Dans l'urgence, James Newton Howard est appelé à la rescousse pour composer près de trois heures de musique en un temps record. Une mission que beaucoup jugeaient tout simplement impossible.
Le résultat force pourtant le respect.
Certes, Howard s'appuie sur une importante équipe d'orchestrateurs et de collaborateurs, mais il parvient malgré tout à bâtir une partition cohérente, spectaculaire et d'une efficacité redoutable. Peu de compositeurs auraient été capables d'un tel exploit dans des conditions aussi extrêmes.
Les premières minutes de l'album restent relativement mesurées. Après un bref prologue qui expose le thème principal, simple mais immédiatement identifiable, la musique accompagne les premiers développements du récit avec une certaine légèreté. Quelques passages presque malicieux surprennent même par leur tonalité, évoquant parfois les partitions familiales du compositeur.
Tout change dès que l'expédition atteint Skull Island.
À partir de Last Blank Space on the Map, la partition prend soudain une tout autre dimension. L'orchestre se déploie avec une ampleur impressionnante, rejoint par les chœurs dans une montée en puissance particulièrement spectaculaire. Howard démontre immédiatement sa parfaite maîtrise de l'écriture symphonique à grand spectacle.
It's Deserted confirme cette impression. Le compositeur alterne habilement émerveillement, tension et action, offrant plusieurs développements orchestraux particulièrement inspirés. Les cuivres, magnifiquement enregistrés, affichent une puissance remarquable tout en conservant une lisibilité exemplaire.
Les morceaux d'action qui suivent comptent parmi les plus réussis de toute la partition. Something Monstrous... Neither Beast Nor Man puis Head Towards the Animals témoignent d'une écriture énergique où chaque pupitre trouve naturellement sa place. Howard construit ses séquences avec une véritable logique dramatique, sans jamais céder au simple déluge sonore.
Après cette succession de morceaux spectaculaires, Beautiful apporte une respiration bienvenue. Introduit par une délicate flûte solo, ce passage révèle une facette beaucoup plus lyrique du compositeur et rappelle que derrière le gigantisme du film se cache aussi une histoire profondément mélancolique.
Le sommet de l'album reste incontestablement Tooth and Claw. Véritable démonstration de virtuosité orchestrale, ce morceau possède tout ce que l'on attend d'une grande scène d'action hollywoodienne : rythme, clarté, puissance et invention. Howard y retrouve une qualité d'écriture que l'on associe volontiers aux grandes partitions de Jerry Goldsmith ou de John Williams. La comparaison n'a ici rien d'exagéré.
L'émotion reprend ensuite ses droits avec Central Park, avant que la longue suite finale Beauty Killed the Beast ne referme l'aventure. Les dernières minutes, marquées notamment par l'intervention d'une voix d'enfant, cherchent davantage la poésie que le spectaculaire et offrent une conclusion élégante, même si elle paraît légèrement moins marquante que ce qui précède.
Difficile de ne pas être impressionné par une telle réussite lorsqu'on connaît les circonstances de sa création. Sur le plan technique, la partition est quasiment irréprochable. L'orchestration est riche, les thèmes fonctionnent parfaitement à l'image et l'action bénéficie d'une énergie communicative.
Quelques réserves subsistent néanmoins.
La musique remplit admirablement sa mission dramatique, mais elle ne possède peut-être pas cette personnalité immédiatement reconnaissable qui distingue les très grands chefs-d'œuvre du genre. Howard mobilise avec une efficacité exemplaire tout son savoir-faire, mais sans réellement proposer une couleur musicale nouvelle propre à King Kong. On retrouve parfois des accents rappelant Waterworld, Vertical Limit ou encore Outbreak, comme si le compositeur puisait dans son propre vocabulaire plutôt que d'inventer un univers totalement inédit.
Il est évidemment difficile de lui en tenir rigueur. Avec davantage de temps, James Newton Howard aurait peut-être pu développer une identité musicale plus singulière. Dans les conditions qui lui étaient imposées, ce qu'il accomplit relève déjà de la performance.
Au final, King Kong demeure une formidable partition d'aventure, spectaculaire, généreuse et remarquablement écrite. Sans atteindre le statut d'œuvre révolutionnaire, elle figure incontestablement parmi les meilleures musiques d'action hollywoodiennes des années 2000 et rappelle, une fois encore, pourquoi James Newton Howard compte parmi les plus grands artisans du cinéma américain.