La Réalité
6.2
La Réalité

Album de Raphaël (2003)

Je découvre Raphaël à travers cet album, son second, sorti en 2003. J'écris ma critique en laissant tourner les musiques. La première chose qui me frappe est la proximité avec Damien Saez, que j'écoute depuis quelques années. Raphaël est né en 1975, Saez en 1977. Même génération, deux voix proches, empruntant néanmoins deux voies artistiques un peu différentes. Les deux sortent leur premier album la même année, en 1999. "La Réalité", je l'ai dit en entrée, est le second de Raphaël, sorti en 2003.

Dès la première chanson, "Comme un homme à la mer", l'effet d'écho est immédiat. Même voix fragile, tirant vers les aigus, avec un phrasé proche, parfois comme en calque, trainant, un peu nasal, tremblant sur les fins de phrases. Chant avec intonation marquée, parfois haletant quand il accélère, à la limite parfois de la musique parlée, mais néanmoins chantée. Des faussetés dans le chant, artistiques, et agréables. Une fragilité du chant, tremblant, qui fait sa force. Le style est maîtrisé, incarné. Même proximité sur les lignes mélodiques, rythmiques et les parties instrumentales. Sobres mais riches, base guitare, enrichie de lignes piano, travail sur percus et basses, harmonica sur la troisième chanson, "Ô compagnons". C'est, musicalement, très proche de Saez et, à mes oreilles, plutôt réussi.

Quatrième chanson, "La Mémoire des jours". Toujours cet effet de proximité, d'écho. À ce stade, c'est une plutôt bonne surprise. Je pensais tomber sur quelque chose de moins consistant musicalement. Dans la mesure où j'ai usé les chansons de Saez, à force de les écouter, le fait d'en découvrir de nouvelles, proches, mais amenées par un autre chanteur-compositeur, avec ses nuances, et sa sensibilité, sur des lignes mélodiques personnelles, me plaît. Je découvre que ce style musical, que je croyais être le monopole de Saez, est habité et animé par un autre artiste. Et cet artiste ne l'a a priori pas emprunté à Saez, ni inversement.

Il est impossible que l'un se soit inspiré de l'autre, ou ait pastiché l'autre. Les deux chanteurs se lancent au même moment. Ils sont le produit d'une même époque, dépositaires du même héritage, sortis du même moule générationnel, issus de la même recette, mais avec des ingrédients et un assaisonnement différent, liés à leur personnalité, leur sensibilité et leur histoire. De faux jumeaux, engendrés par une même époque, qui creusent une même veine, dans le champ de la chanson française, avec des outils différents, notamment en termes de paroles, de texte.

Car la vraie différence réside là, dans les paroles. Le texte, moins précis, est moins abouti chez Raphaël, moins littéraire, et moins viscéral. Moins narratif aussi. Plus cucul, sans que ce soit forcément péjoratif. Sa façon de préparer et assaisonner ce qu'il nous sert. Les procédés d'écriture restent proches, au point que c'en est parfois perturbant. Mais la trame est moins tenue, et a moins de tenue, chez Raphaël, on est sur des vers plus autonomes les uns des autres, voire déliés. Quelques phrases-clé tiennent les chansons, comme chez Saez. Mais chez ce dernier, ces phrases-clés sont posées sur un écrin textuel qui constitue en soi une œuvre d'art, tissée avec un soin extrême, colorée, faite de mots parfaitement choisis. C'est solide, éblouissant, flamboyant. Parfaitement articulé. Engagé politiquement ou socialement, nourri de l'actualité et de ses drames. L'écrin, chez Raphaël, est moins luxueux, moins soigné, moins dense, nuageux, impalpable et évanescent parfois, et sans doute plus léger, du même coup. Peu ou pas engagé politiquement ou socialement, peu ancré dans l'actualité, du coup plus consensuel, et commercialement intemporel, peut-être. Plus facile, dans le sens d'Eluard, plus variété dans le sens de Goldman, là où Saez serait plus Aragon, ou Brassens, un Cabrel sombre, en habits de torero, toréant la société, qui l'a blessé, tout en dénonçant la corrida.

Le texte de la cinquième chanson, "Il y a toujours", me rappelle "Il y a" d'Apollinaire, dans le procédé poétique. "Être Rimbaud", qui affirme ouvertement une filiation poétique, nous amène sur une maladresse d'identification adolescente dont Saez aurait aussi été capable. Mais elle est moins pardonnable chez Raphaël, qui manque de rage. L'évanescence est parfois mortelle, comme dans la huitième chanson "1900", faite de paroles pour rien, qui se défont sans atteindre au plaisir, et auraient été dispensables.

La neuvième chanson "Sur la route", en duo avec Aubert, auquel elle est empruntée, confirme le caractère de rock brouillon, dans lequel s'inscrit Raphaël, là où Saez est le propre, en qualité textuelle. La reprise, en duo, n'est pas désagréable, mais pas indispensable. Elle n'amène rien de vraiment nouveau, et l'original, comme souvent, est meilleur. Ca tient de la revisite, en touriste, d'une chanson que le repreneur ne s'est pas appropriée. Aubert en reste le propriétaire, et y revient comme un grand homme dans son Mausolée. C'est lui qui lui donne vie. "La Réalité", dixième chanson, et titre éponyme de l'album, est décevante, mais rattrapée par "Des mots", onzième chanson, qui retrouve un certain souffle poétique.

À ce stade, l'album s'essouffle. Le manque d'ancrage dans le réel, le caractère désincarné et trop évanescent, chanté pour rien, revient dans "Suivez la musique", et la chanson pourrait s'appliquer ses propres paroles : "Tout passe, tout passe, circulez, y a rien à voir". La chanson dit l'envie de chanter, de quelqu'un qui sait chanter, mais n'a rien à dire. Du coup, ça chante, mais ça ne me parle pas. La machine est lancée, elle fait un joli bruit, mais celui qui la fait tourner tourne en rond, faute de consistance, d'expérience de vie, sans doute. Faute de caractère, peut-être. Pas faute de talent. On pardonne à la jeunesse sa légèreté et son envie d'être, sans avoir été révélé à soi par la vie. Il y a des mots vides. Mais derrière le vide, beaucoup de possibles. Raphaël lui-même le chante : "Il faut bien que je grandisse." "Poste restante", la chanson suivante, confirme les qualités et les défauts de l'artiste, dans un parfait équilibre. La chanson "Une journée particulière" est la chanson de trop, dans un album généreux, à quinze chansons.

À la pesée. C'est efficace, mais moins captivant que Saez. C'est poétique, mais moins que Saez. Je peux écouter Raphaël sans écouter ses paroles, qui se défont d'être chantées, pas Saez, dont j'entends qu'il chante pour dire quelque chose, pour crier quelque chose. C'est un peu moins exigeant, disons, moins relevé, et ça élève moins. C'est en revanche, sans doute, plus commercial et consensuel. Plus abordable. Plus digeste, et plus reposant. Comme du Saez édulcoré, sans autodestruction, pas torturé par lui-même, et sans révolte. Coupé avec de l'eau, et qui ne donne pas envie de se couper les veines.

Là où Saez se déchire le ventre et met ses tripes à l'air ; s'arrache le cœur, pour ne plus sentir ; un œil, pour ne pas voir ; et nous sert tout ça sous forme musicale sur le plateau d'argent, avec un chant comme un cri déchirant de douleur, Raphaël déchire sa chemise et nous la pose sur le plateau, sans se mutiler, proprement. Sans injures ni jurons. Le duo avec Aubert, agréable, s'inscrit dans cette optique commerciale.

Je ne rangerais pas Raphaël dans les Classiques de la chanson française, j'aime la chanson moins cuite, plus crue, comme de la chair arrachée, à vif, saignante, avec des bouts d'os et de moëlle, comme Saez, mais ça reste de bonne facture, et c'est plutôt une bonne surprise. Ce second album de l'artiste, le premier de sa discographie que j'écoute, me donne envie de découvrir le reste, à commencer par celui qui l'a précédé, Hôtel de l'univers. C'est plein de promesses.

MastarSvatah
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le 23 nov. 2025

Modifiée

le 24 nov. 2025

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