Comme un poussiéreux transfert en décalcomanie, Forever Pavot parsème le lino de son sillon vermeille. Merveille d'un temps ciselé de l'arrière à l'avant, qui redécoupe les pellicules, qui s'enivre de l'obscurité des salles et des bandes-sonores oubliées, "L'idiophone" est un cri jubilatoire et lettré, un appel à plonger dans le cut d'un artiste passionné et décalé.
Emile Sorin -puisqu'il s'appelle ainsi- réitère l'exploit de ses deux précédents albums, en inoculant à "L'idiophone" un vernis encore plus typique qu'auparavant. Derrières ses synthés vintage et ses arrangements truculents faits de bric, de brocs, de bruitages rémanents, sa librairy music prend tour à tour l'ambiance de l'horrorwave Carpenteresque, des staccato du Giallo, puis se pare de la robe pourpre du bon vieux polar à la french. Avec toujours quelques effluves de pop baroque, de chansonnettes bizarres et de western pas terne, la recette de son court-bouillon ranime tout un pan du cinéma de genre et du cinéma bis d'antan. Il en ressort encore une tendre mélancolie qui ranime les zombies du passé, comme un Calibro 35 pourrait le faire.
On se délecte sur chaque morceau d'une lampée dense, grumeleuse et tonique d'agencements lyriques, de martellements rythmiques empruntés au jazz-funk des seventies. On lorgne presque du côté du prog rock parfois (La mer à boire), et le point de voûte semble parfaitement posé entre instrumentations sophistiquées et chant étrange et chuchoté, comme dans quelque cauchemar différé. L'ajout de vocodeurs Krafwerkiens (Les Informations, Au Bal des Traitres) déchire le son et crée une brèche vers des ambiances rétrofuturistes étonnantes. Les paroles ne sont pas de reste et témoignent d'un goût presque oulipien pour la confession au crime ou à l'escrime.
Loin d'être une version remâchée de l'admirable et douillette "Pantoufle" (2017), "L'idiophone" est une nouvelle bande sonore tendue et passionnée, dont la force de création et l'originalité totales en font bien un étrange corps, mi-sons mi-images, qui vibre de lui-même d'une aura rare dans les productions hifi hexagonales. Merci, Pavot.