S’il existe bien un titan de metal tanné par les terribles tourments du temps, c’est Mastodon. Ce titre épique et ronflant sonne comme une évidence, et cinq ans après le déjà endeuillé - et à peine ténébreux - Hushed and Grim (2021), la faucheuse d’âme réapparait dans le processus créatif. Parce que Marrow Deep aurait pu s’appeller “Départ et mort de Brent Hinds”, on n’a aucun mal à concevoir la charme traumatique à laquelle le trio aura fait face en 2025, et à ce besoin impérieux de catharsis musicale : créer pour accepter, pour continuer d’exister.
C’est souvent à l’ombre des ténèbres que sont forgés les plus éclatants des arts. A l’écoute de ce très noueux album, on sent non seulement que l’âme de Mastodon continue de brûler d’un feu immense et incommensurable, mais que cette D.A, que beaucoup diront diluée depuis Crack the Skye (2009), a su se nourrir des rages, des tristesses et des afflictions de la perte de Hinds, membre fondateur ô combien précieux à l’univers esthétique du groupe, pour évoluer. Une aura de vieux rock prog plane sur les douzes morceaux de choix, qui alternent les coups d’éclats et les intenses émotions avec autant d’audace qu’un fakir gobeur de sabre. Bien que composés par le trio originel restant (le rugueux ricain Troy Sanders, l’endiablé Brann Dailor et l’iconique-laconique Bill Kelliher), l’adjonction d’une nouvelle lead-guitare sous les traits de Nick Johnston, et l’affirmation du déjà claviériste-live João Nogueira, accouchent d’une hydre à 5 têtes, ivres d’envolées imprévisibles, de cascades rythmiques aux mélodies jamais ébréchées. Un peu à la façon d’un Opeth du tard (Last Will and Testament), Mastodon a su ici trouver un équilibre périlleux entre la plongée en abyssales abîmes d’antan (les gros riffs d’un sludge mathcoresque de Kelliher sont définitivement de retour, miam) et la quintessence d’une essence progressive savamment incorporée depuis l’après-Leviathan (2004). Le résultat est à la fois méchamment abrasif et extraordinairement moelleux, surclassant le déjà très mélodique Emperor of Sand (2017) par un songwritting effréné, une tech impec et une production -pour une fois- profonde et organique (gloire à Patrik Berger et Kurt Ballou).
Des visqueuses vélocités rythmiques (“Barbarians Blood”, quelle entrée en scène mes amis !) aux magnifiques et amples envolées lyriques (“In the Ruins”, cette totale masterclass), chaque son à son tiroir à merveilles, qui se déballe en labyrinthe effervescent de sentiments envoyés par copieuses pelletées - qui ne pleurera pas sur “Your Ghost Again” est décrété nourrit à l’IA, voilà. Tous -oui, absolument tous- les édifices jouent dans les hautes-cours des influences, inspirant des soupirs d’aise et des exclamations balèzes devant une dynamique si prolifique. Complets et copieux (“Poisonous Weapons”, “Out Like a Lamb”), bizarres et fiévreux (“They’re Coming For You”), qu’ils soient fausses balades psychés (“Moth and Bone”, “The Vanishing”) ou vraies mandales cramées (“Snakes for Dinner” et l’étonnant délire opéra-prog “The Three Fates” -ça marche tellement là encore, quelle indécence, ils pourraient sortir un morceau de reggaetone que ça n’serait pas atone), Marrow Deep tranche le gras, racle l’os jusqu’à la moelle. Quelques écoutes déchaînées permettent de bien digérer l’afflux d’aliments sonores qui nous sont offerts, reléguant un disque comme Once More 'Round the Sun (2014) -dont il partage la diversité- à un ersatz d’expérimentations pourtant déjà bien mâchonnées. Alors l’incomparable aura “outlaw country d’un bayou punkifié” de Brent Hinds manque-t-elle au tableau ? Pas vraiment, et bien que jamais rien ne sera comme avant, il faut apprécier Marrow Deep comme une nouvelle, grande, immense, étape artistique de Mastodon. Dejà, sur Hushed and Grim, l’ombre du géant Brent s’altérait, à mesure que le malaise s'amplifiait. C’est donc un prophétique aboutissement qui pousse Marrow Deep à synthétiser son passé pour se tourner résolument vers l’avenir - pensée kitsch pour phénomène palpable.
Sublimées par l’effroi, les mélodies et gimmicks deviennent iconiques. Le chant de Brann Dailor se retire un peu face à l’impérial rugissement de gorille à ventre doré qu’est Troy Sanders, dont la basse ronronne, la barbe frisonne, la voix déraisonne. Les refrains, travaillés haut les choeurs depuis The Hunter (2009), sont quasi unanimement hyper-inspirés, et les solos de gratte (et de synthé, oyé !) s’avèrent subjuguants - Nick Johnston reprend avec respect et classe la patte de Troy sans vouloir courir au plagiat - et force est de l’admettre, le Canadien n’est pas un manche de la guitare. Les moments Deep Purplesques et ELP-esques, que subliment les claviers vintage de João Nogueira, s’avèrent hautement hydratants, alors que Brann tabasse toujours aussi divinement ses drums (ce gars est un alien, oui, un truculent alien), et que Kelliher s’évertue à nous pondre d’effroyablement féroces partitions à tout bout de champ, comme galvanisé par la disparition de son jumeau aimant- il kill, Bill. C’est simple, dans sa complexité, Mastodon n’a jamais semblé aussi efficient, à la fois sincèrement accessible et farouchement audacieux, expérimental tout en étant moulé à la suie viciée qu’il a enfanté depuis Remission (2002). L’apparition très bien ciselée de guests de qualité finit d’enfoncer le clou dans une ossature pulvérisée : dans sa chasse aux monstres intimes, Marrow Deep aura chatouillé les chevilles de Zeus, et nous aura par la même occasion comblés, nous, simples fans mortels touchés par la classe d’un groupe en état de grâce.