Plus de trois ans après Nuit, Jazzy Bazz était attendu au tournant avec son nouvel opus, Memoria. Si les fans avaient pu patienter avec un petit EP sorti en 2020 et une mixtape collaborative avec ses deux amis Esso et EDGE en 2021, le rappeur originaire du 19ème semblait tout de même se jeter dans l'inconnu avec ce troisième album.
Loin d'un rap français qui a tendance à s'aseptiser et surtout s'uniformiser, Memoria prend le parti de poursuivre dans les influences profondes de la carrière de Jazzy Bazz, et de les pousser à leur paroxysme. Dès l'intro, composée Monomite et Mad Rey, c'est une profusion d'accords jazzy, de synthés électroniques et aussi de batteries drill qui annonce la couleur. Un album fidèle à son auteur, où ce dernier ne va pas entamer une révolution dans sa discographie, mais plutôt tout faire mieux que les autres. Bénéficiant d'une bande son brillante produite par ses fidèles acolytes Monomite, Astronote, Pibe, ainsi que le petit nouveau Johnny Ola, il peut se concentrer sur ce qu'il se fait de mieux : rapper, découper, et mesure après mesure distiller des indices quant à son état d'esprit.
Il gomme aussi un des points faibles de Nuit : des refrains pas toujours à la hauteur des couplets rappés. Ici, la profusion de featurings, que ce soit Josman, EDGE, Laylow ou Nekfeu, amènent tous leur patte mélodique. Ces moments de répit bienvenus entre des couplets parfois étouffants de Jazzy Bazz donnent une autre dimension à cet album.
L'aspect le plus intéressant de cet album demeure probablement ses textes. Toujours à l'affût d'une image efficace, il rend aussi hommage de la plus belle des façons à son ami Népal, décédé en novembre 2019, dans le titre Coeur, conscience, "J'ai plus confiance en notre propre nature, mec de Paris Nord affamé, j'crois que Babylone a gagné, j'me sens pas bien si je bosse pas dur, référence évident au morceau Babylone de Népal. Probablement touché par ces évènements personnels, ainsi que par la trentaine et le temps qui passe, le rappeur semble se satisfaire de son statut d'artiste, ce qui ne l'empêche pas de rester incisif et de se balader tout autant dans un registre lus conscient que purement égotrip, comme sur Élément 115 avec Nekfeu, pure démonstration de style de la part des deux rappeurs de l'Entourage. S'il parle moins de femmes sur cet album, elles sont tout de même évoquées, par exemple sur le morceau avec Laylow, RAW. Spleen, où il dit penser à son ex en ayant vu son nom gravé sur un mur. Le morceau vire au sublime quand un solo de saxophone, joué par le père de Jazzy Bazz, fait irruption en plein milieu.
En bref, Memoria se place directement au-dessus du reste de la mêlée, et permet à Jazzy Bazz d'affirmer toujours plus sa singularité dans l'écosystème rap français. Il a des meilleures instrus que les autres, rappe mieux que les autres, et prouve que les trois ans d'attente depuis Nuit n'ont pas été vains.