Avec "Mercury", American Music Club, petit groupe californien marginal dont on se passait alors le nom entre initiés, inventait ni plus ni moins qu'une forme inédite de mise en musique du désespoir : dans les invectives du clown oscillant entre lucidité poignante et auto-dérision, dans la musique gratuitement somptueuse, naissent le désordre des sens, puis le vertige de l'abandon.
Dans le cœur de l'auditeur coulait lentement un miel froid et amer, tandis que la blessure se faisait plus profonde, plus chérissable encore. Notre esprit s'étourdissait dans la valse suspendue des illusions perdues et des rêves irrémédiablement oubliés. Toutes les phrases que l'on aurait dû dire au moment du naufrage étaient là, elles n'étaient plus désormais qu'un regret de plus...
"Mercury" est une oeuvre bouleversante, par un artiste -
Mark Eitzel, chantre d'un certain dandysme alcoolisé et dépressif et figure iconique de la scène indie de San Francisco - qui est resté honteusement méconnu, même au long de sa carrière solo après la séparation du groupe...
Mais ceux qui ont un jour écouté cet album bien oublié SAVENT. Les autres pourront peut-être se rattraper un jour.
[Critique écrite en 1993, complétée et remise en forme en 2018]
A propos de la pochette :
Pourquoi aller chercher à l’autre bout du monde un écho de l’infinie désespérance qui n’en finit plus d’envahir notre cœur ? Parce que l’on soupçonne ceux qui ont construit ces temples aujourd’hui ravagés, aux sculptures décapitées, d’avoir été nos semblables, d’avoir chercher dans l’art le seul défi possible à l’usure du Temps ? Parce qu’on les aime d’autant plus qu’ils ont forcément échoué ? En tout cas, on n'ira pas voir sur place, on se contentera d’une photographie grise et bancale, sans doute mieux à même de résister au mercure de la mémoire.