Mezmerize
7.2
Mezmerize

Album de System of a Down (2005)

Je tenais à dire un mot sur cet album pour une raison tout à fait personnelle : il s'agit du premier album de "metal" que j'ai écouté de mon existence. Il va de soi que mes oreilles n'ont pas franchement adhéré aux premières écoutes, tout ceci me paraissait trop "violent" et inécoutable...mais voilà il y avait "Lost in Hollywood" à la toute fin qui m'a immédiatement fait dresser le poil et procuré de multiples jouissances auditives. Par conséquent, je me suis dit qu'un groupe capable de nous pondre une telle ballade émouvante, crépusculaire, fine et mélodieuse à souhait ne devait pas être si mauvais que cela concernant le reste qui ne relevait pas d'un registre des plus "doux".


J'ai persisté, je me suis accroché. Ma conversion à ce genre musical que jusque là je méprisais était en bonne voie. Et cet album a sans doute un peu changé ma vie en un sens. J'avais 16 ans à l'époque. C'était une époque qui pourrait paraître improbable à pas mal de monde qui tomberaient sur ce petit texte par hasard mais les années 2000/début 2010 représentaient une époque où le rap (souvent de mauvaise qualité) n'était pas le genre de prédilection qui dominait la cour de récré. Le "metal" genre souvent réduit à des poncifs et des clichés stupides (entretenus par certains "métalleux" cela dit) était déjà devenu "mainstream" ou en tout cas "populaire" grâce à ce genre de groupe. Ce que je veux dire par là c'est que beaucoup de jeunes de mon âge appréciaient "System Of A Down" et que ce n'était absolument pas des "clichés" ambulants, n'importe quel individu adolescent non vêtu de noir avec un style "passe partout" dans ces années là était susceptible d'écouter ce groupe et de l'apprécier.


La formule est très simple et tient à la combinaison de trois facteurs : violence+mélodie+personnalité. Tout d'abord, concernant la "violence" musicale (qui semblera très superflue pour le métalleux de base habitué au metal extrême) on aura beau dire mais le son de guitare est particulièrement métallique et écrase tout sur son passage, les voix sont souvent chantées et le registre lyrique est parfois de mise mais les hurlements et vociférations en tout genre sont légions. Cependant, les mélodies sont là et les harmonies vocales de toute beauté...certes, la voix de Tankian (et celle de Daron) est particulière mais dire qu'il chante "mal" relèverait de la surdité ou de la mauvaise foi crasse. C'est un des vocalistes les plus talentueux de son époque, ni plus, ni moins. Concernant Daron il prend de la place avec sa voix (en particulier sur cet album et le suivant) mais seconde à merveille les envolées vocales du grand Serj sans se prendre les pieds dans le tapis...chose peu aisée au vu de l'immense talent du gars (qui évoluera sans surprise dans un registre lyrique, voir classique une fois en solo). Et niveau guitare et bien c'est d'une précision et d'une minutie exemplaire, c'est un riffeur redoutable et un soliste très inspiré quand il daigne esquisser un solo. La section rythmique assurée par le bassiste et le batteur est toujours implacable, et ce, depuis le tout premier album éponyme.


Au niveau des mélodies on reconnaît immédiatement un morceau de "System Of A Down" et on comprend que le groupe ait souvent grincé des dents lorsqu'on leur faisait le "tort" (légitime toutefois) de les associer à la vague "Néo Metal" combinant des éléments "hardcore" de la frange la plus extrême du métal avec des éléments "heavy" et "rap". Mais effectivement lorsqu'on entend ces harmonies exotiques et ces structures musicales improbables évoquant l'Arménie (pays d'origine du combo) on comprend bien que ce n'est pas au premier groupe de "Néo" pour ados écervelés que l'on a à faire. Le morceau "Radio/Video" au centre du disque est assez symptomatique du génie schizophrénique du groupe enchaînant secousses métalliques survitaminées et pont folklorique qu'on jurerait enregistré sur la place du village dont ne sait quelle région d'Arménie lors d'une fête locale.


D'un point de vue thématique "Mezmerize" est le premier volet du dyptique incluant "Hypnotize" quelques mois plus tard : il y est essentiellement question de l'emprise qu'a la société du spectacle et le gouvernement sur les désirs et la psyché du citoyen (en particulier américain). De fait, des paroles grossières (pour ne pas dire grotesques et puériles) prises au premier degré ("Cigaro", "Violent Pornography"...) prennent une dimension très intéressante avec une grille de lecture consumériste. Par exemple : le célèbre "My Cock is bigger than yours" sur "Cigaro" mis en perspective avec le reste des paroles n'est clairement pas une provocation juvénile et viriliste mais la manifestation la plus bête et crue possible d'extension de l'être (pauvre) dans l'avoir (l'accumulation) encouragée par une société capitaliste fondée sur cette confusion. La brutalité du morceau et la couillonerie apparente des paroles sont donc à prendre avec du recul.


De façon générale tout l'album est conçu comme un concept : le dévoilement de l'envoûtement subi par la masse consommatrice et parfois destructrice. L'impérialisme et l'opportunisme américain est passé au vitriol dès le légendaire "BYOB" (Bring Your Own Bombs sarcasme évoquant le festif "Bring Your Own Beers") incarnant l'horreur de la guerre maquillée par le divertissement (les refrains caustiques et "pop") et l'horreur de la guerre tout court (le reste du morceau d'une brutalité mémorable). Ce qui fait de "Mezmerize" un album à part qu'on peut qualifier de chef d'œuvre sans tergiverser c'est que chaque titre est unique : aucune mélodie ou refrain ne ressemble au précédent, aucune ambiance n'est similaire à la précédente et pourtant tout se tient. On commence fort avec une intro acoustique à la mélodie aigrelette triste à en mourir (qui sera sublimée à la fin du disque suivant sur le chef d'œuvre "Soldier Side" en guise de boucle) suivie de "BYOB" puis on s'enfonce dans la recherche des paradis artificiels et dans le divertissement facile jusqu'au coup de grâce : "Lost In Hollywood" qui du point de vue du génie mélodique et des paroles est sans doute la meilleure composition du groupe à ce jour (oui c'est une "ballade" mais purée...vous en connaissez beaucoup des morceaux plus classes que ça ?). Daron y dépeint un Hollywood crépusculaire au sein duquel les rêves se brisent tels des mirages, la tristesse et la fatalité de ce monde fait de faux semblants sont magnifiées par des chœurs d'un Serj possédé par la grâce de l'instant. Ironiquement, c'est la chanson la moins violente du disque qui crée l'effet le plus traumatique, le plus glaçant, le plus immédiat et le plus durable une fois l'album terminé.


J'aurais encore pu parler des bijoux lyriques que représentent des titres aussi géniaux et aboutis que "Question !" et "Sad Statue" ou du sous-estimé "Old School Hollywood" s'invitant (timidement) sur le terrain de l'électro...mais je n'ai pas grand chose à en dire à part que si un seul petit groupe de metal "amateur" non connu du grand public parvenait à engendrer un seul titre comme celui-ci il pourrait se séparer aussitôt conscient de ne pouvoir reproduire le même exploit à l'avenir et d'avoir ainsi légèrement marqué son temps. "Mezmerize" est simple à décrire en fin de compte : 11 bombes présentes dans le bon ordre, au bon moment et jouées avec une intensité diabolique détruisant par avance toute concurrence possible.


System Of A Down signe là ni plus ni moins que son chef d'œuvre définitif même si le suivant lui tient la dragée haute. Bizarrement, comme beaucoup, si je dois me réécouter ce groupe "Toxicity" est l'album de référence vers lequel je me dirige le plus spontanément. Pourtant, quand je réécoute ce groupe et ses cinq précieux albums je me rends compte que je ne le surestimais nullement à l'époque et que cet album est bien leur disque le mieux "construit" et abouti... "Toxicity" a bien un ou deux (petits) titres un tantinet plus superflus que le reste...mais ici non. Tout est strictement maîtrisé de A à Z et d'une virtuosité remarquable.


C'est enragé, pertinent, mélodieux, violent, sale, grossier, "guignol", dramatique, stimulant, génial.


Bref, c'est le sommet d'un groupe au sommet de son art. Un groupe qui comptera toujours et dont le succès transcende largement n'importe quel phénomène de mode.



Venomesque
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