The New Miles Davis Quintet – Miles (1956)
Après avoir exploré la quadrilogie issue des deux sessions de cinquante-six et réunissant deux géants du jazz, Miles Davis et John Coltrane, il faut encore remonter le temps jusqu’à une session de novembre cinquante-cinq, qui marqua la première rencontre discographique entre les deux figures de proue du jazz moderne.
L’album qui résultat de cette rencontre s’appela tout simplement « Miles » et la formation réunie autour du leader, « The New Miles Davis Quintet ». Il y avait là Davis et Coltrane ainsi que Red Garland au piano, Paul Chambers à la contrebasse et Philly Joe Jones à la batterie, du bon, du gros et du consensuel. On peut déjà affirmer que l’album est magnifique.
Les sessions seront d’évidence publiées par le catalogue « Prestige », mais l’enregistrement se déroule dans les studios de Rudy Van Gelder, à Hackensack, sous la supervision du maître des lieux. La première pièce est une ballade bien cool, « Just Squeeze Me », titre signé Ellington, magnifique et envoûtant, avec la trompette magique de Miles qui transpire de toute sa classe, on y entend également un solo de Coltrane, très chaleureux et lyrique qui semble être capté dans le lointain.
La seconde pièce est du même acabit, ballade plus reprise, mais cette fois-ci d’Isham Jones, « There Is No Greater Love », un standard, gros succès alors, qui permet à Miles de performer tout du long, en soliste principal, avec Garland qui intervient pendant quelques mesures au milieu de la pièce. On se dit alors que l’album va tourner principalement autour des ballades…
Mais le titre suivant « How Am I To Know » nous contredit de suite, et tout s’emballe avec Miles encore en pointe, suivi par Coltrane qui enchaîne avec efficacité, mais sans longueur, ce qui ne l’avantage pas, quand on sait combien le saxophoniste a besoin de temps et d’espace pour déployer sa fougue et son talent.
La face B s’ouvre avec « S'Posin », encore un standard, celui-ci signé Paul Denniker, titre mid-tempo qui s’ouvre avec un solo de Miles puis un autre de Trane, dans un style conventionnel, c’est la loi de l’époque, mais bien enlevé, la ronde des solos continue avec Red Garland au piano, puis Miles revient finir le travail, en bon leader.
Le titre suivant est le seul signé Miles, il s’agit de « The Theme », qui est son « My Favourite Things » à lui, celui qu’il interprète presqu’à tous ses concerts et qu’il fait évoluer dans le temps long. Après un thème court et minimal, la basse de Paul Chambers s’envole, accompagnée par la seule batterie, puis, quelques petites touches lointaines du piano annoncent l’entrée de Miles en soliste soutenu par les trois de la rythmique, avant que n’arrive Trane, échangeant trois notes avec Miles puis inscrivant son solo…
« Stablemates » est la dernière pièce de l’album, encore un titre à tempo moyen qui conclue un bel album de Miles, Coltrane n’est ici qu’un artisan parmi d’autres, mais il a gagné la confiance de Davis que le gardera assez longtemps à ses côtés, mais, dans l’intermédiaire, le virera également plusieurs fois.
La séparation s’est effectuée après que Miles ait dérouillé Coltrane dans les loges, en lui assenant des coups. Monk, qui était présent dit à Coltrane : « Tu ne vas pas accepter de te faire maltraiter de la sorte, quitte ce mec et viens jouer avec moi », ce qu’il fit après s’être désintoxiqué en restant une semaine dans un chambre sans sortir, c’est ce que signifie l’expression « cold turkey ».
Mais l’histoire ne finit pas là, car Coltrane rejoindra Miles au printemps cinquante-neuf, pour enregistrer le chef d’œuvre « Kind Of Blue » !