Moshi
7.8
Moshi

Album de Barney Wilen (1972)

Barney Willen – Moshi – (1972)


Un album paru chez « Saravah » qui est resté longtemps difficile à dénicher, devenu même un peu mythique avec les années, d’autant qu’il bénéficie du statut de « disque culte » au Japon. Heureusement, il a été réédité depuis.


L’album ressemble à une tranche de vie, une sorte de récit d'un voyage initiatique, un « Road Movie » … qui aurait capoté ! A partir de soixante-neuf, pendant six ans, Barney ira en Afrique, avec de rares retours en France. C'est en compagnie de sa compagne de l'époque, Caroline de Bendern, égérie de soixante-huit, dont elle symbolisa un temps la révolte, grâce à de célèbres photos qui firent alors le tour du monde. On la voit alors agiter un drapeau vietnamien, juchée sur les épaules de Jean-Jacques Lebel, qui proposera d'occuper l'Odéon. Aristo, mannequin elle en paiera le prix et sera déshéritée par son grand-père, qui n'a pas trop apprécié la publicité…


Initialement le projet devait mener les protagonistes de l'aventure de Tanger à Zanzibar, tout cela éclata bien vite, de la quinzaine de personnes au départ, il n'en arriva que trois à... Dakar ! Qu'importe le projet est financé par une généreuse mécène !


Cet album est en avance sur son temps, il transcende les genres et arrive trop tôt pour bien se vendre. Certes, il y a bien longtemps que le jazz s'est acoquiné avec les autres cultures, qu'il s'est confronté avec ses racines africaines, Archie Shepp, Don Cherry, Pharoah Sanders, Sun Ra et bien d'autres ont montré la voie, mais pour Barney la rencontre avec l'Afrique est en immersion, elle dure, prend son temps, tisse des liens, il veut faire partie de l'Afrique, s'en imbiber, la ressentir...


« C'est en écoutant une superbe musique de jungle jouée par des Pygmées qu'on a décidé de partir en Afrique ! » confie Barney sur les notes de pochette, l’objectif était alors de composer la musique d'un film en trente-cinq millimètres. Mais seul l'aspect sonore du projet ira à son terme.


« On est resté six mois dans le sud de l'Algérie, dans les montagnes du Hoggar, là où vivaient les hommes bleus. On avait une maison là-bas et c'était continuellement plein de gens qui chantaient et dansaient. C'était le grand pied. On faisait de longues balades dans les montagnes désertiques, rendant visite aux gens dans leur camp ou leur village... On écoutait et enregistrait leur musique. Parfois, on jouait un peu nous-même... »


« On est resté six mois à Agadès où on a loué une maison [...] Les Bororogis sont des nomades et vivent en tribu. Ils ont pendant des milliers d'années éviter les contacts avec les autres civilisations. Leur plus grande ambition dans la vie est d'être beaux et ils y réussissent très bien. On a rencontré beaucoup de « Beautiful People » en Afrique mais la beauté du Burorogi « Heart and Soul » est pour nous le comble de la beauté. Au début il était difficile de se brancher avec eux car ils se méfient des étrangers, mais après quelques mois, ils sont devenus quelques-uns de nos meilleurs amis. La maison était pleine du matin au soir. Des gens de toutes les tribus et une bande de gosses qui s'appelaient eux-mêmes « les plus grands bandits d'Agades » étaient nos compagnons de tous les jours. »


« Nous vivions tous ensemble dans la maison, il y avait des repas pour trente personnes chaque jour. Tout le monde contribuait comme il le pouvait au travail. [...] On allait danser et chanter la nuit, ou marcher avec les Bororogis. C'est eux qui nous ont appris le MOSHI. C'est la façon dont les Bororogis se débarrassent du blues, un état de transe qui comprend la possession d'un démon appelé MOSHI. »


Ces quelques notes de pochette permettront notamment à ceux qui ont connu ces années de situer un peu tout ça... et ils se précipiteront sur « Moshi », bien sûr...


Cette aventure aux côtés des fiers nomades Africains, les Bororogis, les Touaregs, les Peuls, marquera Barney Wilen qui restera à jamais, au fond de lui-même, libre comme un fils du désert.


***


Barney Willen – La Note Bleue – (1987)


Il aura eu une belle vie, enfin trois vies entrecoupées de silences :


Lors de sa première vie, Barney rencontre et joue en compagnie d'Art Blakey, de Miles Davis, de Thélonious Monk, de John Lewis et Bud Powell, excusez du peu...


La deuxième vie est plus rock et world music, c'est celle de la quête intérieure (Dear Prof. Leary et Moshi).


La troisième vie commence avec La Note Bleue, c'est celle du retour, après cette longue éclipse d'une dizaine d'année, Barney tombe sur le premier épisode de « Barney et la note bleue » dans la revue « A suivre... » dessinée par Loustal sur un scénario de Philippe Paringaux.


Choc ! Il décide de s'installer, en une sorte d'happening, sous les bureaux de Philippe Paringaux, scénariste et aussi ex-rédacteur en chef de la revue Rock&Folk, auteur des merveilleuses « bricoles » qui furent le sel de la revue.


Paringaux se démène et réussit à faire produire ce nouvel album, et sa magnifique pochette, par un petit label « IDA ». Soutenu par Rock& Folk, Libération et Le monde, le succès est au rendez-vous, disque et BD se vendent bien et relancent la carrière de l'éternel « Touareg ».


Barney Wilen, franco-américain, homme libre et musicien, disait : « Je suis accroché au souffle, quelque chose de magique se passe dans l'instrument. Ce qui en sort n'est plus vraiment le souffle de l'homme ». Cette alchimie étrange qui s'est opérée, faite d'énergie et sans doute d'un surplus d'âme doit avoir quelque chose qui ressemble à la grâce, cette bulle qui dilate le temps pour mieux s'en échapper...


Car Barney Wilen était un homme libre.


Chez lui, dans sa banlieue, pas de meuble, pas de téléphone ni de boîte à lettre. Sa boîte à lui, il l'accepte, pas de sécu, pas de médecins, le crabe, il fait avec. Arrêt du cœur.

xeres
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le 13 juin 2025

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