Comment peut-on faire de la musique “ironique”. Comment réduire une chose aussi vitale à un sarcasme – baise-t-on, boit-on, mange-t-on au deuxième degré ? Matthew Herbert, Ween, Katerine, Gonzales ont tous flirté avec la dérision, mais leur rapport à la musique reste trop viscéral, trop cinglé pour virer à la farce. Venu d’Islande, pays où la culture rock est encore un peu jeune pour être un fardeau ou un carcan, le facétieux Mugison donne ainsi l’impression de se moquer de ses sujets – le wok’n’woll ou le blues, qu’il a longtemps visités en hobo co(s)mique, guitare et laptop en bandoulière. Mais pas du tout : il y a autant d’amour, de respect débridé et de joie palpable de participer à l’aventure fantasmée du rock dans ces exercices de style que chez, par exemple, Jack White, avec qui il partage à l’évidence une passion naïve et touchante pour une certaine forme de blues flamboyant, Led Zep en tête. Mais les logiciels, même les plus tordus et piratés, possèdent ce désavantage : ils restent logiques, ne transpirent pas et ne chopent jamais le blues.Exit, donc, le laptop, garage-band remplacé dans un authentique garage islandais par un vrai groupe électrique et rugueux qui sait, à l’occasion (sur le psychiatrique I’m Alright), jouer à mi-distance du vaudeville et du vaudou. Mais ce groupe, possédé et pâle, sait aussi prendre des pauses et sortir fumer une clope par – 20°, laissant alors le seul Mugison à sa guitare et ses idées noires, comme sur le magnifique Deep Breathing, un trésor qu’on aurait pu retrouver intact dans le jardin de Nick Drake. Le soupçonner d’ironie dans ces moments de grâce (on inclut le primitif et tremblant My Love I Love) serait assez déplacé. (Inrocks)
Pourquoi s'en défendre ? On attendait le retour de Mugison avec une immense impatience. Au-delà de l'addiction qu'il pouvait provoquer, son précédent album, Mugimama Is This Monkey Music? (2005), possédait cette vigueur des brouillons qui préparent les chefs-d'œuvre. Trop vite catalogué bidouilleur electro pour s'être un temps caché derrière son laptop et avoir joui de la caution de Matthew Herbert, il opérait alors une sortie de route fulgurante, voltigeant de folk psychédélique en blues brûlant sans redouter les hématomes. Seulement, sa vérité était encore ailleurs. Rencontré après son concert lors de la première édition de Villette Sonique en 2006, il dévoilait non sans humour sa nature profonde, celle d'un bluesboy pur jus, fan de John Lee Hooker, volontiers porté sur le stupre et les orgies de bière. Beau succès dans son Islande natale (300 000 habitants, plus de 10 000 exemplaires écoulés), Mugiboogie ne décevra donc que les lécheurs d'étiquettes et ceux que l'odeur du cul rebute. Orfèvre de la fève, songwriter écarlate, le fils du Mugi y besogne la fente sèche de Memphis, et, comme un homme, s'en revient le palpitant empoisonné. Toutes guitares dehors, il ne se préoccupe jamais de sa place dans l'histoire et ne surjoue pas sa singularité. Ce qui le hante et que sa musique exsude, c'est l'esprit du rock. Chagrin électrique et spiritualité des fluides. Alcool, sang, sève et larmes. La mélancolie qui plante son dard dans la chaire exultante. Sensibilité expérimentale oblige, certains morceaux postillonnent sur le classicisme auquel Mugison pourrait pourtant glorieusement prétendre. Reste que peu de disques brillent autant par leur sincérité. (Magic)