Dans Nixon, Oliver Stone propose un regard dense et ambitieux sur l’une des figures politiques les plus controversées du XXᵉ siècle. Le film impressionne notamment par la richesse de son casting et par la retenue relative de son propos, évitant le portrait purement à charge. Au centre, Anthony Hopkins impose une interprétation puissante : peu soucieuse de la ressemblance, mais d’une autorité et d’une intensité remarquables, donnant à Nixon une dimension presque tragique.
La musique joue un rôle essentiel dans cette approche. John Williams signe ici sa troisième — et dernière — collaboration avec Stone. Une association a priori inattendue, mais qui a donné naissance à trois partitions majeures, toutes très différentes. Pour Nixon, Williams adopte une écriture sombre, tendue, profondément dramatique, qui épouse parfaitement la complexité du personnage et de l’époque.
La partition s’articule autour de plusieurs morceaux centraux d’une qualité exceptionnelle. Dès l’ouverture, The 1960s: The Turbulent Years impose une marche lourde et menaçante, dominée par un thème funèbre qui évoque irrésistiblement celui associé à Darth Vader. Clin d’œil conscient ou simple parenté stylistique, le rapprochement intrigue. Quoi qu’il en soit, la pièce impressionne par sa puissance brute : un véritable bloc sonore, traduisant l’exercice du pouvoir et les conséquences dévastatrices qui l’accompagnent. Fait notable, ce thème n’apparaît pas dans le film, ce qui renforce son statut de pièce presque conceptuelle, pensée pour l’album autant que pour le propos.
Autre sommet absolu, Growing Up in Whittier dévoile un visage radicalement différent de la partition. Williams y convoque une Amérique idéalisée, presque pastorale. Après une introduction aux cordes d’une grande chaleur, un solo de trompette somptueux — interprété par Tim Morrison — s’élève avec une élégance rare. La mélodie est d’un lyrisme tel qu’elle pourrait constituer le point culminant de bien des carrières. Le fait qu’elle n’apparaisse qu’une seule fois, sans être reprise, témoigne de l’aisance et de la générosité du compositeur.
Plus tard, The Meeting with Mao constitue le troisième grand pilier de la partition. Une harpe délicate ouvre le morceau, bientôt rejointe par des cordes amples et des cuivres mesurés. Williams parvient ici à traduire simultanément l’ampleur historique de la rencontre avec Mao Zedong et une forme de désillusion plus diffuse, comme si la fin des années 60 marquait la perte définitive d’une certaine innocence, aux États-Unis comme ailleurs.
Le reste du score, sans atteindre ces sommets, reste d’un très haut niveau. The Ellsberg Break-In and Watergate mêle textures électroniques et dissonances de cuivres dans une veine proche de JFK, tandis que d’autres passages explorent la dimension plus intime et douloureuse du personnage, comme le final bouleversant de Losing a Brother. À l’opposé, The Miami Convention, 1968 déploie une énergie monumentale, Williams naviguant avec une virtuosité impressionnante entre tension tragique et élans quasi triomphants.
L’écoute de Nixon n’est pas toujours aisée. La partition est exigeante, parfois âpre, mais constamment maîtrisée. Portée par quelques morceaux d’anthologie et une écriture d’une grande intelligence dramatique, elle offre un portrait musical d’une rare complexité : celui d’un homme de pouvoir profondément contradictoire, presque shakespearien dans sa trajectoire.
À noter enfin que cette bande originale fut, de manière assez improbable, la première à inaugurer la courte mode des CD « enrichis », proposant notamment des entretiens avec le réalisateur et le compositeur. Un détail aujourd’hui anecdotique, tant la musique, elle, demeure pleinement opérante. Œuvre mature, sombre et ambitieuse, Nixon confirme une nouvelle fois la capacité de John Williams à affronter les sujets les plus complexes avec une profondeur et une maîtrise exceptionnelles.