Voilà un album qui mérite le détour, il porte en lui toute une histoire qui touche souvent les albums de free jazz de l’époque héroïque. Milford Graves est un batteur né en 1941 qui vit encore aujourd’hui. Au milieu des années soixante on peut dire qu’il fit partie de ceux qui ont libéré leur instrument, pour ce qui le concerne il a arraché le rôle de la batterie au strict tempo, en élargissant son spectre sonore à l’intérieur des formations auxquelles il a participé. Ainsi, sous ses baguettes, la batterie est devenue coloriste, instrument à part entière, commentant plutôt que formulant les rythmes. On peut sans aucun doute l’associer dans cette évolution à Sunny Murray.
Don Pullen est lui aussi un pianiste free, il joue aux côtés de Milford Grave dans le groupe de Giuseppi Logan avec lequel ils enregistrent deux albums mythiques du free-jazz en 1965 chez ESP. Don Pullen curieusement n’est pas trop connu en France mais il est célébré en Italie, décédé en 1995, il laisse derrière lui une abondante et riche discographie. Il n’est pas sans faire penser à Cecil Taylor avec lequel il partage le goût des « clusters », rien à voir avec la covid, c’est l’action de jouer des groupes de plusieurs notes, souvent de façon percussive, en martelant les touches.
Le duo Don Pullen/Milford Grave a enregistré deux albums, depuis devenus extrêmement rares, en 1966. Le premier se nomme « In Concert At Yale University » et le second, avec le patronyme de Milford Grave cité en premier se nomme « Nommo ». C’est un petit label « Self-Reliance » qui édite ces albums auto-produits, d’où l’extrême rareté des objets. Les deux albums témoignent d’un concert qui se déroula à la « Yale University » en ce jour du trente avril 1966.
Les bandes originales semblant définitivement disparues, détruites ou égarées, une restauration sera effectuée à partir de vinyles d’époque. Nettoyage et remastérisations sont donc à l’œuvre ici. Les deux albums originaux sont donc réunis sur ce Cd d’une durée frôlant les soixante-quatorze minutes. Côté qualité du son, il ne faut pas rêver, un live de soixante-six restauré à partir de vinyles, pour partie en mono, ça laisse peu de chance à la Hi-Fi style ECM : peu de dynamique donc, auquel s’ajoute l’effet tunnel, mais, franchement ce n’est pas ce qui compte ici. Il est à noter que le résultat de la restauration sur « Nommo », le second album dans l’ordre de parution, est d’une qualité très supérieure, c’est sans aucun doute lié à la qualité du support original.
En définitive seule compte la résurrection de ces raretés et la mise à disposition auprès d’un large public qui peut goûter, enfin, à ces musiques jusqu’à maintenant réservées par la force des choses aux aficionados les plus fortunés.