Pour comprendre Off the Wall, il faut replacer le groupe dans sa matrice : la scène du Whisky a Go Go.
À la fin des années 60, alors que le Sunset Strip résonne des harmonies folk-rock des Byrds, de la pop sophistiquée de Three Dog Night ou du psychédélisme arty de Love, Smokestack Lightnin' débarque avec une proposition bien plus "énergique". Toujours viscéralement ancré dans la veine du Rock & Blues dont il réinvente et muscle les standards, le groupe y délivre un son lourd, nerveux et fiévreux porté par une virtuosité insolente. C’est cette relecture sauvage et moderne des racines du Blues qui s'impose alors comme une anomalie hautement addictive dans le paysage californien.
La rencontre avec The Wrecking Crew
Après une poignée de singles prometteurs mais sortis dans l'anonymat le plus complet, le groupe accède pourtant miraculeusement aux sommets de la production hollywoodienne pour leur premier album. Sous la houlette de Bones Howe, l'enregistrement bénéficie de l'appui studio de membres du mythique collectif The Wrecking Crew — notamment le dantesque Hal Blaine aux percussions et l’immense Larry Knechtel aux claviers — ainsi que de la participation d'un jeune Sandy Zevon au piano. C'est là que réside le grand paradoxe du disque : une alliance parfaite entre la hargne scénique originelle des musiciens et une précision chirurgicale en studio, transformant le Blues Rock de départ en une orfèvrerie Heavy-Psyché de très haute voltige.
Une relecture "éléctrique" des standards du blues
L'autre singularité d'Off the Wall, c'est sa nature presque entièrement bâtie sur le patrimoine musical américain. Sur les 9 titres de l'album, seules deux compositions sont originales, "Light in my window" et "Well tuesday". Tout le reste du disque est un vibrant hommage où le groupe s'approprie des standards de Willie Dixon, Bobby Parker ou Ike Turner. Au milieu de ces relectures, la reprise éponyme de Howlin' Wolf, Smokestack Lightnin', trône comme la pièce centrale. Si l'on devait apporter une nuance à ce monument de plus de 12 minutes, on pourrait y déceler quelques longueurs instrumentales qui auraient sans doute gagné à être légèrement resserrées. Mais ce bémol reste mineur : cette jam hypnotique reflète la générosité et la liberté totale de l'année 1969.
Off the Wall est un chef-d'œuvre foudroyant qui n'aura malheureusement pas de suite. Un an à peine après cette démonstration de force, en 1970, le groupe disparaît soudainement des radars. Cette trajectoire météorique, entre l'opulence de cette production étoilée et l'oubli injuste qui a suivi, confère au disque une aura mythique.
Pour tout amoureux d'un rock texturé, habité, à la fois sophistiqué et puissant.