Out of Nothing
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Out of Nothing

Album de Cheap Teen (2026)

Cela fait longtemps – six ans, en fait – qu’on a repéré Cheap Teen – originaire de Maisons-Alfort, dans le Val-de-Marne – au milieu des bataillons de groupes formant un « Rock français » particulièrement combattif ces dernières années. Un set en plein air sur la Terrasse du Trabendo, en pleine période Covid, nous avait plus convaincus que leur premier EP, Dumb Kids Try To Make Punk Music : ils jouaient une musique complexe, faite de breaks et de ruptures de rythmes, violente sans être simpliste, avec des idées mélodiques surgissant à propos. Et pas d’influences trop envahissantes, même si Enzo, le chanteur, nous avait confié que le nom du groupe venait d’une chanson de Fidlar, certainement un modèle, quelque part, pour la musique de Cheap Teen. En juillet 2021, Cheap Teen remporte le Tremplin Rock & Folk, une sorte de consécration du groupe comme l’un des grands espoirs musicaux. Quatre ans et demi et deux EP, plus tard, Cheap Teen est devenu une formation qu’on aime à qualifier de « redoutable », leur musique ayant clairement monté en puissance et en radicalité sur scène, une musique que l’on peut désormais qualifier sans être ridicule "d’enragée"…

… Et la transcription en studio de cette approche radicale est bien ce que Cheap Teen nous offre, avec les douze titres et quarante minutes de Out of Nothing, sorti chez Howlin’ Banana… Pourtant, l’ouverture sur Holden Caufield (à une lettre près, le célébrissime personnage de l’Attrape-coeur de Salinger, au cas où quelqu’un l’ignore encore…) est une entrée en matière progressive : du vent qui souffle, quelques arpèges de guitare électrique, et un spoken word méditatif d’Enzo : « Fuck me / I was lost and cold / And as i walked in New York City at 3am / Waiting for a cab to come and pick me up / I kept asking myself the same question / Why? / Why is the rain burning my eyes ? / Why do i believe all my lies? / The day is coming closer / And i’m still, so, so, cold » (Putain ! J’étais perdu et transi de froid. Alors que je marchais dans les rues de New York à 3 h du matin, attendant un taxi, je me posais sans cesse la même question : Pourquoi ? Pourquoi la pluie me brûle-t-elle les yeux ? Pourquoi est-ce que je crois à tous mes mensonges ? Le jour approche et j’ai toujours aussi froid…). Malgré la similitude d’états d’âme, il ne s’agit pas d’une citation du célèbre roman : Enzo ne lit pas le texte de Salinger, il habite le personnage à la première personne, comme si Holden Caulfield avait grandi, vieilli (un peu…), et se retrouvait toujours aussi paumé. Puis le morceau s’emplit d’électricité, de tension, jusqu’à une brutale explosion hardcore dans sa dernière partie, qui semble vouloir tout réduire en miettes. C’est une introduction très, très forte, splendide aussi. Elle traduit les magnifiques ambitions d’un groupe qui ne va pas se contenter de chanter des banalités sur un chaos de noise brutal comme tant d’autres groupes le font de par le monde…

Kevin, qui suit, rassurera néanmoins ceux qui n’aiment pas un hardcore trop littéraire : c’est une bombe réjouissante d’énergie rageuse, mais qui n’hésite pas à intégrer un break « jazzy » déstructuré, avant un final de pure hystérie. Kevin est la parfaite carte de visite pour présenter Cheap Teen à qui ne connaît pas le groupe. City le montre continuant à en découdre tout en nous réjouissant d’une mélodie excitante, et en offrant à Cyprien la possibilité de jouer au guitar hero. Stairs illustre un autre versant du groupe, mélancolique et presque pop. Mais cette première chanson plus calme (?) confirme aussi qu’Enzo est, en plus d’un frontman charismatique, un vrai chanteur.

A partir de là, on a à peu près tous les ingrédients qui vont être déclinés, mais sans aucune baisse d’efficacité, dans les huit chansons suivantes. On notera parmi les sommets de Out of Nothing, le redoutablement psyché Beach Death, qui rappelle les expérimentations de King Gizzard, mais qui pourrait également être un titre de Osees ! No Future nous rappellera utilement que les racines punk rock pur et dur n’ont pas été oubliées au fil des années, et on attend avec impatience les pogos frénétiques qui éclateront durant les concerts ! Wall commence presque comme une ballade heavy metal, si ce n’était le son extrémiste du groupe, et puis l’explosion hystérique et noisy dans sa seconde partie prouve qu’on est… complètement ailleurs que dans les stéréotypes du genre.

Assez « nirvanesque » dans ses sonorités et dans sa construction, Cheap Teen a le mérite de poser clairement la question existentielle qui semble ronger Enzo et le groupe : « Life, do you have a plan for me ? / I don’t wanna be just a cheap teen » (Vie, as-tu un plan pour moi ? / Je ne veux pas être juste un adolescent sans valeur), mais est surtout la chanson la plus « classique » et la plus belle du disque ! Nothing est une conclusion parfaite, un pur bijou hardcore, mais s’abîmant dans des parenthèses brumeuses : une chanson hantée par l’anticipation de la fin, noyade ou suicide, comme si Holden Caulfield avait poursuivi son périple jusqu’à la mer pour s’y engloutir. Et comme si, au moment de disparaître, la rage venait tout balayer.

Soyons sincères : même si nous avons toujours aimé Cheap Teen, nous n’attendions pas forcément un premier album aussi intense, aussi fort, aussi convaincant. Out of Nothing n’est pas un grand album de « Rock français », c’est un grand album tout court.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/04/06/cheap-teen-out-of-nothing-un-grand-album-tout-court/

Eric-Jubilado
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le 6 avr. 2026

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