CETTE CRITIQUE PORTE SUR LA PIÈCE DE THÉÂTRE QU'IMPORTE LE DEPEÇAGE DU COLLECTIF FLEAU SOCIAL

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Décidément le Théâtre de la Croix rousse nous régale. Après le surpuissant stand-up de Laurène Marx en novembre dernier, est programmé cette semaine Qu’importe le dépeçage, une création du collectif Fléau Social.

Ça commence comme une parodie : d’un casting, d’une série télé puis d’une émission d’enquête. Le ton de la pièce reprend le sensationnalisme et le voyeurisme de ce genre de productions pour en révéler la bêtise. Tous les clichés habituels sur les personnes trans sont passés en revue ; pas déconstruits, pas analysés, juste exposés, et chacun.e est libre de voir où ne pas voir ce qui cloche (le misérabilisme, la fixette sur la chirurgie, l’injonction à la mélancolie, le besoin de « passer à autre chose »…). Même les trop habituels mots des parents sont ici prononcés sur cette scène, en espérant que ça soit pour la dernière fois : « tu sais, c’est difficile pour ton père », « il doit faire son deuil », mais encore « j’ai changé ton nom dans mon répertoire ». Ce n’est pas une revanche de redire ces mots qui pourtant ont blessé, ce n’est pas méchant mais pas inoffensif non plus ; c’est doux et cruel à la fois.

Chacun.e verra ou ne verra pas ce qui se joue sur cette scène. Comme il y a des films crypto-gay, Qu’importe le dépeçage est-elle une pièce crypto-trans ? Tout le monde voit-il ce qui pose problème dans cette première scène de casting ? Comprend-il pourquoi les « questions pour un.e champion.ne » ne sont pas des questions à poser ? Et pourquoi le placard est un placard ? Et ce que contient la seringue ? La pièce n’explique rien, et pourtant elle parvient à faire comprendre, comme par une accoutumance progressive, d’où elle nous parle et quel est son point de vue. Le placard est évidemment celui d’avant le coming out. La pièce passe par deux étapes : d’abord on sort du placard, mais ce n’est toujours pas satisfaisant, alors, dans son dernier acte qui est celui de l’utopie, on déconstruit le placard, comme on voudrait déconstruire les normes cis qui imposent le coming out, la binarité de genre et toutes ces conneries. Et la fumée qui en sort vient toustes nous transexualiser. Ça parait plutôt limpide dit comme ça (ou pas) mais ce n’est pas essentiel non plus pour comprendre la pièce. La seule action de démonter ce gros meuble suffit à partager le sentiment de liberté. Même si on ne saisit pas tout, on sent que quelque chose s’ouvre. On respire mieux.

Pour nous faire réaliser qu’on vit dans un système cisnormatif, la pièce procède par l’absurde : imaginez qu’on se mette à aboyer et à gambader parmi les chien.nes ça ne leur poserait pas de problème, alors pourquoi aux humains oui ? Puisque la société demande aux trans de « faire le deuil » de leur vie d’avant, très concrètement à quoi ressemblerait l’enterrement ? Que dirait la personne trans devant le cadavre de qui iel a été ? On voit très vite que tout ça ne tient pas. De même, l’obsession pour ce qu’il y a dans la culotte revient à plusieurs reprises. On peut rester insensible la première fois, la deuxième, mais on finit par voir l’absurdité de ce genre de questionnements, surtout quand on en arrive à se demander ce qui se trouve dans la culotte… du bichon maltais qui est un des héros de l’histoire.

On retrouve la démonstration par l’absurde dans ce qui restera certainement comme une scène d’anthologie du théâtre du XXIème pour les générations futures : la scène du tri sélectif. Au moment où les enquêteurices ouvrent le fameux placard (non sans peine) pour y chercher des réponses, un tas de vêtements s’en échappe. Porté.es par une rationalité implacable, iels se lancent alors dans une séparation méthodique : d’un côté des vêtements homme et de l’autre les femme afin d’établir la preuve irréfutable que deux personnes occupaient bien cette chambre d’hôtel, car comment pourrait-il en être autrement ? Mais leur travail finit par buter sur un obstacle insurmontable : une chaussette à l’affectation indéfinie ! Et la scène s’étire pour permettre aux acteurices d’exploiter tout le potentiel comique de la situation : « c’est une chaussette » se répondent-iels l’un.e l’autre plusieurs fois et sur tous les tons, atteignant un niveau de comique digne du Cœur a ses raisons, jusqu’à ce que le verdict finisse par tomber : « c’est une chaussette… unisexe ». Et la scène continue de nous amuser avec ce nouveau virelangue : après les chaussettes de l’archiduchesse, voici la chaussette unisexe ! Le plaisir du jeu est palpable ; ce soir-là, personne ne trébuche sur l’élocution mais dans le public tout le monde se marre.

La drôlerie de la pièce repose plusieurs fois sur la langue, comme avec l’expression « Fanny /slash/ Martin » (ou inversement) qui dit bien quelque chose de la transphobie mais surtout qui nous amuse, le mot slash portant à lui seul la charge comique, me demandez pas pourquoi. Bien que crypto trans (mais on est prévenu.es dès le début par les cartons introductifs : « vous ne comprendrez peut-être pas tout », « ça va bien se passer ») Qu’importe le dépeçage s’adresse néanmoins à tout le monde en s’appuyant sur des faits de langue, de mise en scène, et sur la physicalité de ses interprètes. Quand iels miment une bite géante et des « triples loches », tout le monde se laisse embarquer dans leur folie douce. Même chose avec le jeu de lampes torches au démarrage de l’enquête, c’est ludique, ça parle à toustes, même des enfants y trouveront leur compte. C’est un tour de force d’arriver à s’adresser à un public concerné ET un public novice.

On l’aura compris, Qu’importe le dépeçage est un spectacle de qualité. Le niveau de maîtrise est impressionnant, qu’il s’agisse du décor (on imagine le travail pour animer le placard) ou des costumes, mais il faut revenir encore une fois aux comédien.nes pour saluer la prestation de ce duo dans absolument tous les registres. Quand iels préforment leur propre enterrement, Léo Landon-Barret et George Cizeron font preuve d’un engagement personnel total où la réalité vient troubler la fiction, où iels invoquent des moments de leur propre « vie d’avant » et les joies de la vie trans aujourd’hui ce qui rend le moment encore plus fou et émouvant. Nager à Marseille près des Goudes, danser avec Mamie… autant de bonheurs qui n’existeraient pas si iels avaient pris cet enterrement au pied de la lettre.

La pièce n’est pas didactique mais on finit par comprendre, qu’il n’y a pas la vie d’avant et celle de maintenant mais bien une seule vie trans, que « Martin / Fanny » (comme en courant alternatif, comme deux choses incompatibles, « slash slash slash ») ne correspond pas à la réalité mais qu’il y a Martin ET Fanny, et que c’est une seule et même personne dans la chambre d’hôtel. On en parle au pluriel, comme avec le « they » anglais. On comprend alors que le pronom iel n’est pas le « pronom neutre » mais le pronom de toutes les expressions de genres, qu’on peut être tout, à la fois et en même, et pourquoi pas même un arbre, un lichen, une pierre. La revendication de se vivre pleinement, totalement, dans la multiplicité de sa personne, de ne pas avoir à choisir, ni devoir se conformer aux normes, a toujours été au cœur du projet révolutionnaire. Déjà en 1970, un journal était fondé qui s’intitulait TOUT ! et sa devise : « ce que nous voulons : tout ! ».

J’aime bien aussi ce moment où Martin et Fanny s’échangent leur bite. Fanny et Martin disent « je te donne ma bite », ce qui est déjà assez marrant, et puis vient une invention de langage. Comme on n’arrive plus à savoir si c’est « ma » bite ou la tienne, on finit par dire « LA bite » et c’est ainsi qu’on devient politique. Ce qui était un organe reproducteur devient une idée, un système, mais surtout quelque chose qui ne nous appartient pas individuellement comme un trésor (calmez-vous les machos) mais un fait social, partagé, celui « d’avoir la bite ». La scène se termine avec cette phrase déjà culte : « j’ai pas l’habitude, d’avoir la bite ».

C’était une ambition folle d’imaginer un spectacle comme celui-ci et un miracle de l’avoir réussi. Au dernier acte de la pièce, j’ai pensé aux films de Greg Araki dans leur capacité à faire tenir ensemble l’humour le plus camp et l’horizon le plus ample, jusqu’à l’échelle du cosmos (en plus des nappes de synthé, des visions hallucinées, des bichons maltais). Ici, on partait d’un casting de série télé et on finit transmuté en bactérie et en planète. Le placard est devenu un nouveau jardin d’Eden ; on rêve de tout reprendre depuis le début, de tout recommencer. Deux êtres humains, nus écorchés, se tiennent devant nous, à moins que ce ne soit une seule et même personne : Adam ET Ève.

oGh
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le 22 juin 2025

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oGh

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