Sã Mo
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Sã Mo

Album de De Mal En Pire (2024)

Nous sommes les naufragés de l’immonde, jetés en exil face à l’atrocité de nos frères, abandonnés à la gangrène de nos folies et au suintement de nos rêves. Incompris, honnis, accablés, nous dérivons sur ce frêle esquif avec pour seule compagnie cette éternelle solitude. Un désespoir abyssal nous divise, nous broie et nous dévore. Affamés de vie, nous finiront noyés sous un océan d’oubli.


L’embarcation est à peine conçue, et déjà ses rondins se disloquent, son azimut s’étiole, sa forme se dissout dans les flots d’un isolement prophétique. Dans la tempête d’une scène hardcore fracassée aux récifs d’une poésie intemporelle, la rationalité de l’équipage va effectivement De Mal en Pire. Ils sont trois, ces pauvres ères propulsés bien loin des vallons appalachiens de Sherbrooke, afin d’affronter les déchargements existentiels du vice humain. Fous et perdus, Rémi, Mick et Frédéric se cramponnent à leur radeau, et lui donnent l’allure d’un navire spectrale flottant dans des brumes d’effroi. Avec pour seul aiguillage l’attrait d’un très célèbre tableau de Théodore Géricault, ils colportent les mélodies désenchantées de ces temps désarticulés.


Sã Mo dérive sa phonétique homophonique comme il dérive nos sensations, se délitant dans un grand flottement cohésif et sensiblement attractif : l’ancre et le silence (“Sans Mot”) enveloppent une quête violente et mystique, établie autour de la question du vide en soi. La métaphore lyrique, magnifiquement mise en bouche par le cri ou la douce plainte de Rémi Brière-Aubé, devient rapidement la ligne de flottaison de l’expédition sonore, sur laquelle se construit une instrumentation noueuse faite de noirs et de blancs chers au microcosme du post-metal.


Les assauts limoneux d’un metal hardcore lardent la rondeur des premiers titres (le dualiste “Anachorète”, le puissant “Cent Mots”, les très élancés “Délire Mantique” et “Sans Maux”). Alors survient l’hypnotique “Astre de velours” qui amorce une seconde moitié de voyage plus grave et atmosphérique. De la rage de l’abandon des débuts - où l’on hurlait à la face des damnés “Seul, exclu, mort, vaincu” dans un flot de breaks métalliques à peine retenus par des chœurs stellaires qui rappellent ceux qu’utilisèrent génialement Gojira dans Magma-, la perdition se meut imperceptiblement en une sorte de survie au spleen lancinant, à l’ample goût de fatalisme. Le groove retranché de “Cent Maux” et la masse gazeuse de “L’Apogée des Oubliés” apportent cette aura de sagesse qui lie l’oeuvre à son destin, par delà les influences, dans un ressenti singulier - celui de se laisser mouvoir à son tour sur une mer d’illusions déchues, soumis aux mouvances erratiques de poètes énigmatiques.


Créée

le 8 juin 2025

Critique lue 5 fois

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