Il m'est douloureux de lire aussi souvent la même chose au sujet de cet album : ennuyeux, répétitif... Il est vrai qu'il est nimbé d'un psychédélisme aqueux qui peut déstabiliser de prime abord. Mais peut-on vraiment parler d'ennui pour un album qui s'ouvre sur le mégatube "Movin' on up" ? Le plus énergique de l'album, au riff de guitare sèche piqué aux Stones et bourré de pianos bondissant piqués à la house (qui les a piqués au funk) et de chœurs gospel dont l'efficacité a été maintes et maintes fois prouvée ? Bon, je veux bien comprendre qu'après une telle entrée en matière, l'adrénaline retombe un peu pour le reste de l'album. Mais c'est justement ça Screamadelica, un véritable voyage musical qui tire le maximum du format album tout en nous offrant une des plus grandes synthèses de la musique psychédélique.
Fin des années 80, la vague acid house déferle sur la Grande-Bretagne et marque profondément le paysage de la musique alternative. On passe ses soirées en voiture à écouter 90 et les Happy Mondays en boucle, en quête d'une fête illégale ou de quelques pilules d'ecstasy. Après un premier album jangle pop aujourd'hui ridiculisé malgré ses qualités et un second plutôt pastiche des Stones (exercice auquel le groupe se réessaiera en 94), les Écossais se proposent de signer la bande-son de cette époque en forme de film musical au départ euphorique puis se terminant dans un semi-bad trip amer, inévitable constat d'échec de toute ambition révolutionnaire alimentée par les drogues.
"I'm gonna live the life I love
I'm gonna love the life I live"
On enchaîne donc sur un diptyque en forme d'hymnes à la fête avec "Slip inside this House" et "Don't Fight It, Feel It". Le premier est nanti d'un beat monstrueux rejoint par un Bobby en plein trip qui nous parle depuis le nirvana où il est accompagné par moult sitars. Ah, ce petit break avec cette petite mélodie au piano... fantastique. Le second montre plus son influence house et se pose en hymne épicurien à la con qui monte progressivement en puissance pour se doter d'un piano bondissant bien jouissif.
La ballade ambient house "Higher Than the Sun" offre une petite pause pendant laquelle on est prêt à s'évanouir devant la beauté de la vie comme un vieux hippie sur des boucles hypnotiques avec toujours ce Bobby qui nous parle depuis un plan d'existence qu'il a rejoint via méditation transcendantale. Encore une fois, la mélodie est sublime, avec un break totalement psyché aux "WHOOOO-HOOOO" nocturnes et grosses basses synthétiques à croquer. "Inner Flight" est un instrumental un peu dans le même genre dont l'inquiétude initiale qu'il provoque se mêle d'une beauté désarmante (et me rappelle les pièces synthétiques de la bande-son d'Apocalypse Now). Un marasme céleste subjuguant.
Après cet intermède douillet, c'est reparti pour un tour. "Come Together" est le titre le plus visiblement influencé par la house de l'époque et par conséquent celui qui a le plus mal vieilli, notamment avec ces chœurs de chanteuses un peu kitsch. On préférera d'ailleurs le mix de Terry Farley (absent de l'édition de base de l'album) qui ne diminue pas la dimension festive du morceau tout en mettant plus en avant Bobby Gillepsie et sa guitare venu chanter un passage aux relents déjà doux-amers. Quant à "Loaded", il s'agit d'un titre purement alternative dance au beat chaloupé, quasiment instrumental mais bardé de samples divers et au refrain à base de cuivres et violons. C'est en fait un remix par Andrew Weatherhall de "I'm Losing More Than I'll Ever Have" issu du second album du groupe et LE morceau de l'album qui a le plus squatté les charts britons à l'époque.
"I'd never felt so happy
I'll never feel that way again"
"Damaged" est une ballade acoustique gentiment poignante mais son titre ne trompe pas : la fête est finie et le dur retour à la réalité n'est pas loin. "I'm Comin' Down" continue à nous reposer doucement sur Terre pour aboutir à une grande communion collective à côté d'un type qui n'a pas fini de tripper et nous en fait profiter avec un solo de saxo assez habité. L'instrumental ambient house "Higher Than the Sun (A Dub Symphony in Two Parts)", espèce d'odyssée psychédélique sous-marine aux accents épiques nous emmène tout au bout des derniers résidus de MDMA dans notre système avant d'aboutir à une partie comprenant une espèce de synth-clavecin cosmique complètement dingue. La conclusion de l'album est laissée à une nouvelle ballade, à l'harmonium cette fois, d'une telle tristesse qu'on en a la gorge serrée et qui révèle bien la vanité de tout ce qui vient de se passer.