Charles Gayle, John Edwards, Mark Sanders – Seasons Changing – (2019)
Charles Gayle, comme un retour à l’essentiel, et même à l’essence du jazz, au « connais-toi toi-même », comme disent les philosophes. Loin du « Smooth Jazz » alimentaire, Charles Gayle a creusé sans cesse le même sillon, authentique et intègre tout au long de sa vie, la musique et ce qu’elle charrie est son sang même, sa raison de vivre, sa foi, sa vie.
C’est le dernier enregistrement de Charles Gayle, live au « Café Oto » de Londres, le quinze novembre deux mille dix-sept. Il a soixante-dix-huit ans pétant, et joue du piano un peu, du saxophone alto, beaucoup, et du ténor, le reste du temps. Alors peut-être vous attendez-vous à un album mineur ou placide, ou encore convenu, et bien non, il faudra s’y faire, jusqu’au bout Charles stupéfie, « et ici, aussi », comme dit la chanson…
Deux sets sont joués la même journée, ou peut-être est-ce la même nuit, c’est l’hypothèse qui a ma faveur, et pour en rendre compte, tout est enregistré. Le premier Cd se nomme donc « Set 1 », quarante-quatre minutes qui contiennent trois pièces ou plutôt trois impros. Le second set se présente lui aussi comme un énorme bloc de plus de quarante-neuf minutes et se pose, évidemment sur le second Cd. Bien que ce dernier soit limité à cinq cents exemplaires, il se trouve assez facilement, et à petit prix, ce qui de mon point de vue s’appelle une bonne affaire, compte tenu de la qualité de la musique jouée.
Le Cd « un » se greffe à la première partie de la vie du saxophoniste, très rentre-dedans, plutôt frondeur et bravache, il attaque et offre sa poitrine aux coups, invincible il restera d’airain. Son arme est l’alto, vif et souple, il sait également être efficace et se plie à toutes les tactiques à grande vitesse.
Son meilleur allié de poids se nomme John Edwards, l’homme à la contrebasse, lui aussi sait être énorme, sonore et guttural, il fait également preuve de souplesse malgré son envergure… Il sait également se montrer inflexible et manie fort bien la parade, mais sa qualité la plus redoutable est sa capacité à l’abstraction, dessinant des fils et des pièges dont on ne sort pas facilement.
Il y a également le solide Mark Sanders qui est à la batterie, il possède également une belle expérience au pays du free et ne manque pas de munitions, il sait alimenter le front en provisions avec prévision, taper juste et fin, mais également mitrailler à l’occasion. Les trois réunis forment une fameuse machine qui ne connaît ni le doute, ni la retraite, ici on fait face…
Pour le repos, Charles se pause et joue du piano, un peu à la fin du premier set, lors de la troisième partie, et vers le milieu du second. Avec ce dernier, il commence plus tranquille, on pourrait parler d’une sorte de blues, malgré qu’il y ait comme du raffut, quand il entreprend le piano, il est tout calme, mais brièvement peut s’énerver et se prendre pour Cecil Taylor, pulsé par la section de feu à l’arrière, ce qui ne présage rien de bon pour qui aurait l’idée de se retrancher, en face.
Au fil de ces divagations géniales quelques citations parleront aux oreilles de ceux qui connaissent un peu la culture jazz, et c’est une déflagration qui s’annonce, avec « All the Things You Are » ou « What’s New » et même « Naima ». Le public répond avec un enthousiasme fort et puissant, les gorges hurlent et grognent, comme si elles se lançaient pour bouter l’envahisseur et le reconduire…
Le dernier album de Gayle n’est décidément pas un album si paisible, il brûle encore de l’incendie intérieur et inextinguible, mais il possède également, en fin de seconde partie, comme une sérénité qui s’installe, car, on le sait, en deux mille vingt-trois, à New York, quartier Brooklyn, la lumière s’éteindra, et ne resteront que quelques images et cette musique unique, à laquelle d’autres viendront puiser, car, dans ce milieu, c’est la règle.
Comme un dernier adieu, il nous dit « God Bless You ! » avant de tirer le rideau.