Switch
6.9
Switch

Album de Golden Earring (1975)

Finie, belle vie, bonne nuit!

Connu pour son hit planétaire Radar Love de 1973, présent sur leur album le plus célèbre, Moontan, le groupe néerlandais Golden Earring a autrement eu peu de succès international, si ce n'est qu'au Bénélux et en Allemagne, même si certains hocheront la tête en entendant Twilight Zone (1982) ou même When The Lady Smiles (1985). Bref, à part ces trois titres, il s'agit d'un groupe qui est demeuré dans l'obscurité (pas aux Pays-Bas, évidemment!); ma précédente critique sur Moontan me permit de replonger plus attentivement dans le reste de leur très vaste discographie, me concentrant essentiellement sur les années 1970. D'ailleurs, il faut dire que les quatre albums précédant Moontan étaient déjà d'une qualité irréprochable: Eight Miles High (1969) contenait un cover de la chanson éponyme des Byrds d'une durée de 19 minutes, Golden Earring (alias Wall of Dolls) (1970) présentait pour la première fois les traits discrètement progressifs qui les accompagneront jusqu'en 1976-77 avec des chansons d'une solidité remarquable, Seven Tears (1971), contenant l'une des chansons les plus célèbres du groupe, l'excellente She Flies on Strange Wings, se montrait encore plus varié et ambitieux tandis que Together (1972), mon album préféré du groupe jusqu'ici, moins ambitieux mais d'autant plus efficace qui représente ce que Golden Earring savait faire de mieux: du hard rock, groovy, et légèrement teinté de touches progressives. Ils réussirent à percer le marché américain et britannique avec Moontan, leur album le plus ambitieux, qui présentait l'apogée de cette montée en puissance, contenant deux chefs-d'œuvre de rock progressif que sont Are You Receiving Me et The Vanilla Queen, ainsi qu'un tube indéniable avec Radar Love (assez prog, lui aussi!)... Qu'y a-t-il donc après? L'histoire nous a montré que ces "hollandais volants", comme ils étaient surnommés, sombrèrent vite dans l'oubli post-1974... L'album suivant, Switch, sorti en mars 1975, en est-il un début d'explication? Peut-être.

Pour moi, Switch inaugure une phase particulière du groupe que je nomme la période "Stips", constituée de trois albums dont celui-ci, To The Hilt et Contraband, tous deux de 1976, durant laquelle le claviériste du groupe progressif néerlandais Supersister, Robert Jan Stips rejoignit fièrement les rangs du quatuor (même s'il est absent de Contraband). Au cours de ces trois disques, Golden Earring se montrera plus ouvertement progressif qu'il ne l'a jamais été, tout en essayant de réconcilier ses intérêts commerciaux que Moontan lui avait conféré. Ce que je vous décris semble être l'âge d'or du groupe, mais en réalité, il ne s'agit que du début de la fin pour les "hollandais volants", qui commence donc avec Switch.

Les aspirations progressives du groupe transparaissent de façon marquante sur l'excellent instrumental introductif, Intro Plus Minus Absurdio, qui commence par une ambiance planante, remplie de synthés très éthérés mêlés à des guitares au son propre, très réminiscentes du space rock que Pink Floyd savait si bien nous concocter, avant de passer à une section hard rock pleine de groove, où viennent se joindre des choristes féminines répetant "plus... minus... absurdio!". Le guitariste, George Kooymans, est au top de son jeu, habilement secondé par l'implacable section rythmique de Cesar Zuiderwijk (batterie) et Rinus Gerritsen (basse). Une superbe mise en matière qui nous emmène ensuite à Love Is A Rodeo où l'on retrouve Barry Hay au chant. Si les paroles sont plus que banales, chantées de façon parfois ridicule, le refrain tout en choeurs est assez jouissif, tout comme le riff nerveux du début, qui sera repris au ralenti pour Mad Love's Comin' sur Contraband, et la section instrumentale où se joignent synthés, guitares, harmonica et claquements de doigts sur un rythme irrésistiblement funky. Moins intéressant que l' Intro, certes, mais cela reste plaisant. Et le niveau ne fait que s'élever avec la très intrigante chanson titre. Alors que son riff assez particulier mêle de discrètes influences de reggae, Kooymans s'engage dans un superbe jeu de guitare, vers le milieu du morceau, qui s'approche davantage du jazz-fusion... Hay se dépasse au chant, transmettant remarquablement bien l'angoisse présente dans certains couplets, comme "when you expect shells from the sky!". Le refrain est lui aussi très accrocheur. L'outro instrumentale est un autre délice, le wah-wah de la guitare de Kooymans étant tout simplement envoûtant. Vient ensuite un des plus grands classiques de Golden Earring: le mirifique Kill Me (Ce Soir). La lugubre guitare rythmique en guise d'introduction présage déjà certaines des sombres sonorités qui constitueront le post-punk. La voix de Hay aussi, lorsqu'il prononce l'iconique refrain de la chanson:

Ce soir, ce soir, assassination d'une rock 'n' roll star.

Je sais que le terme 'assassination' n'est autre qu'une traduction facile de 'assassinat' mais je n'en ai absolument rien à foutre, qu'est-ce que c'est bon! Le premier pont est de plus en plus inquiétant, mené par une section rythmique particulièrement solide; une courte pause, dramatique, s'ensuit: "finie, belle vie! Bonne nuit!", avant que la guitare rythmique, soudain rejointe par de lourds violons ne fassent qu'augmenter inexorablement la tension. Les violentes images de viol et de crucifixion qui suivent dans les paroles sont remarquablement secondées par des angoissantes cordes aïgues qui trouveront leur apogée solennelle juste après le deuxième et dernier pont. Un très beau solo de guitare vient conclure le morceau en beauté.

Je ne m'attarderai pas plus sur la Face A, qui n'a presque aucun défaut, les morceaux y sont tous superbes (Love is A Rodeo, un peu moins, mais cela reste toujours mieux que Suzy Lunacy ou Just Like Vince Taylor sur Moontan), surtout cet incroyable Kill Me (Ce Soir) que je vous conseille chaleureusement d'écouter. Pourquoi cet album est-il considéré comme décevant alors? La réponse va suivre.

La Face B, cependant, détruit carrément la réputation de Switch et de ce que la Face A avait si vaillamment construit. On commence par Tons of Time, une chanson reggae où se mêlent étrangement guitares et synthés sur un rythme titubant. Je ne suis pas non plus convaincu par la manière dont Hay chante, essayant bizarrement d'imiter Bob Marley ou je ne sais qui, ni par les refrains, complètement maladroits et mal foutus. Daddy's gonna save my soul est déjà mieux, le riff introductif étant assez prometteur et dynamique... mais ne vole pas beaucoup plus haut non plus malgré des sonorités plus intéressantes et des parties de saxophone bienvenues après les refrains. La répétitivité de la structure y est malheureusement pour quelque chose et à la fin, on a l'impression que ce morceau n'a pas accompli ce qu'il semblait promettre au début. Alors que Tons of Time avait au moins le mérite de se montrer expérimental, Troubles and Hassles est un morceau tout simplement insipide, totalement dépourvu d'inspiration dont je n'ai même pas envie de parler: il suffit d'écouter les trois premières secondes de la chanson pour comprendre que ça va voler plus bas que terre. Heureusement, la piste conclusive, The Lonesome D.J., laisse, à mon goût, une note d'espoir. Racontant une histoire d'amour d'un disc-jockey qui essaye de reconquérir le coeur de sa flamme à la radio (pas très original, mais bon...), c'est Kooymans au chant. J'ai toujours aimé sa voix, plus haute que celle de Hay (même si je ne le vois pas au chant de Kill Me (Ce Soir)!) et sa performance semble ici plutôt sincère. La prédominance du piano sur ce morceau le distingue nettement de n'importe quel autre de Golden Earring, passé ou futur (à l'exception de This is the other side of life sur Seven Tears), tandis que les refrains sont très mélodiques et nostalgiques tandis que le cri primaire de Kooymans vers la fin de la chanson est tout simplement génial, comme un immense soulagement cathartique... pour plusieurs, ce sera surtout le soulagement que l'album soit fini. Ceci dit, un morceau que je trouve très honorable.

1) Intro Plus Minus Absurdio (9/10)

2) Love Is A Rodeo (8/10)

3) The Switch (9/10)

4) Kill Me (Ce Soir) (10/10)

5) Tons of Time (6/10)

6) Daddy's Gonna Save My Soul (6,5/10)

7) Troubles and Hassles (4,5/10)

8) The Lonesome D.J. (8/10)

(Le morceau en gras est mon préféré de l'album)

En conclusion, Switch est un album assez étrange: un peu comme Dr Jekyll et Mr Hyde, il contient une première face absolument exquise, du même niveau que les productions précédentes et une seconde plus disjointe, maladroite, hésitante et manquant du peps et de l'urgence qui avaient fait de Together et Moontan des albums aussi admirables, sauvée in extremis par The Lonesome D.J.. La qualité inégale de ce disque explique peut-être le rapide déclin international qu'a subi Golden Earring après 1975, même si je ne m'explique pas pourquoi Kill Me (Ce Soir) n'est pas devenu le super gros tube qu'il aurait dû devenir. La suite de la phase "Stips" ne s'affiche pas plus clémente: To The Hilt essayera d'embrasser au maximum une formule progressive, sans trop de succès, tandis que Contraband tentera de renouveler avec un hard rock plus direct... Enfin, c'est une histoire pour une autre fois.

Tenant compte des évaluations ci-dessus, 7,5/10 est une note plutôt représentative de ce que Switch a dans le ventre.

Herp
7
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le 9 juil. 2026

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