The College Dropout est l’album monstre d’un artiste frustré d’être relégué au second rang de par son statut de producteur, cherchant à briller en pleine lumière et décidant pour cela d’égrener les mille facettes de son talent dans une œuvre aussi longue que généreuse. Ce premier opus est ainsi un véritable kaléidoscope, Kanye West naviguant entre diverses couches de la musique noire avec aisance et cohérence, brassant des influences soul, gospel et funk, et parfois même rock, pour y déverser son rap. Le tout est d’une grande fraîcheur, grâce aux touches d’humour (les nombreux interludes hilarants, « We Don’t Care » est ses voix d’enfants, « The New Workout Plan »…), à l’utilisation des chœurs soul en accéléré, mais aussi au thème général, le monde estudiantin, prétexte à une forme de décontraction délectable. Mais ce sont surtout les expérimentations sonores qui surviennent à de nombreuses reprises et les variations de ton, brutales mais ne menaçant jamais la cohérence de l’album, qui font le sel de The College Dropout. Chaque morceau semble basé sur une idée de génie, de « Jesus Walks » et ses scansions bibliques à « Through The Wire » et son rap entravé par les lèvres cousues de West. L’artiste parvient constamment à trouver un petit élément qui vient générer la surprise, en multipliant les invités, en changeant de rythme au sein d’une chanson (« The New Workout Plan » encore, l’une des plus excitantes), en choisissant ses samples avec soin (« School Spirit » ou « Two Words », parmi mes préférés), en alternant des titres engagés ou personnels avec d’autres plus légers, ou encore en lançant des idées mélodiques qu’il choisit de développer ensuite ou de laisser à l’état brut. Exemple marquant, la coda de « Graduation Day », magnifique partie chantée qui passe presque inaperçue avec sa trentaine de secondes comprimée entre deux morceaux tubesques mais pourrait pourtant servir de profession de foi à l’artiste :



I’m no longer confused but don’t tell anybody
I’m about to break the rules but don’t tell anybody
I got something better than school but don’t tell anybody
My momma would kill me but don’t tell anybody
She wants me to get a good ass job but don’t tell anybody
She ain’t walked in my shoes I’m just not everybody.



Car c’est finalement bien un portrait de Kanye West que The College Dropout dessine, et il en devient aussi touchant par cet aspect. « Last Call », la litanie finale de plus de douze minutes où il décrit les conditions ayant amené à la signature de son contrat (ou en tout cas sa version des faits), est certes complaisante, mais elle est aussi d’une grande honnêteté dans sa façon de mettre le rappeur à nu – il parle d’ailleurs plus qu’il ne rappe sur ce titre. On sent ainsi qu’il a tout donné pour donner vie à ce disque, quitte à parfois adopter un ton revanchard (« Last Call » et « We Don’t Care »), et c’est aussi pour cela qu’il s’agit d’une œuvre de grande générosité. Clairement le genre d’album que je pourrais me passer en boucle.

Skipper-Mike
10
Écrit par

Créée

le 6 oct. 2017

Critique lue 815 fois

Skipper Mike

Écrit par

Critique lue 815 fois

4

D'autres avis sur The College Dropout

The College Dropout

The College Dropout

8

Tik

161 critiques

Critique de The College Dropout par Tik

Premier album d'un artiste dont la carrière s'annonce très prometteuse à l'époque. Nous sommes en 2003, soit 2 ans après que Kanye West ait posé ses premières prods pour Jay-Z sur l'album Blueprint...

le 1 juil. 2012

The College Dropout

The College Dropout

7

YasujiroRilke

5382 critiques

Critique de The College Dropout par Yasujirô Rilke

Grand classique de Kanye (album que je ne connaissais pas du tout, sauf pour son tube FM All Falls Down), ce 1er LP recèle déjà des élans expérimentaux et pop, post-MJ, qui feront le sel de toute son...

le 30 oct. 2020

The College Dropout

The College Dropout

10

Skipper-Mike

76 critiques

Critique de The College Dropout par Skipper Mike

The College Dropout est l’album monstre d’un artiste frustré d’être relégué au second rang de par son statut de producteur, cherchant à briller en pleine lumière et décidant pour cela d’égrener les...

le 6 oct. 2017

Du même critique

Wendy et Lucy

Wendy et Lucy

9

Skipper-Mike

76 critiques

Far from the wild

C’est juste l’histoire d’une femme qui perd sa chienne, et c’est pourtant le film le plus pesant au monde. Le registre ultra-minimaliste n’y est pas pour rien, avec des décors sobres (les quartiers...

le 18 janv. 2019

The House That Jack Built

The House That Jack Built

10

Skipper-Mike

76 critiques

Übermensch unter alles

Que filmer après avoir réalisé son œuvre somme, et comment le filmer ? En poursuivant les explorations déjà entamées tout en dynamitant ce qui faisait son cinéma, répond Lars von Trier. Le Danois...

le 11 oct. 2018

Too Old to Die Young

Too Old to Die Young

10

Skipper-Mike

76 critiques

Le grand remplacement

Adepte des films courts, Nicolas Winding Refn semble sortir de sa zone de confort en passant au très long format, mais les premières minutes laissent en fait plutôt penser qu’il s’agit pour lui d’une...

le 22 sept. 2019