The Fire This Time - Qu'avons-nous fait pour en arriver là ?
S'il y a bien une chose que je n'avais pas anticipé, c'est sans doute que ma curiosité de mélophile me pousse un jour à créer un compte sur SensCritique pour parler d'un album. Et alors quel album !
Pour ceux qui n'en auraient jamais entendu parler, The Fire This Time est un album concept, mais aussi et surtout un documentaire audio qui narre les prémices, le déroulement et les conséquences de la Guerre du Golfe ainsi que les effets des sanctions économiques infligées à l'Irak par les États-Unis. Ce projet est l'œuvre de Grant Wakefield réalisée et co-écrite avec l'activiste et réalisatrice Myriam Ryle, mais pas seulement. La tête pensante du projet a réussi à faire participer bénévolement toute une pléiade d'artistes versés dans l'art de l'ambient et de la musique électronique expérimentale de la fin des années 90, notamment Aphex Twin, Speedy J, Ashra, Higher Intelligence Agency, et même les frères Hartnoll du duo de techno britannique Orbital. Tous ont contribué gratuitement au projet et ont par la suite reversé l'intégralité de leurs royalties à l'association caritative britannique Medical Aid For Iraqi Children.
L'album est composé de deux disques : le premier est le documentaire sous sa forme complète avec la narration et l'accompagnement musical, tandis que le deuxième est purement instrumental avec quelques différences subtiles. Ce dernier reste néanmoins dépourvu de toute narration et de collage sonore. L'ambiance créée sur chacun des deux disques est par conséquent très contrastée lors de certains passages. Chaque disque dure 1 heure et 17 minutes, ce qui représente une durée totale de 2 heures et 34 minutes.
Pour placer le projet dans le contexte de l'époque, nous sommes en 1999. De base, The Fire This Time n'était pas censé être un album concept, mais un reportage audiovisuel proposé par Grant Wakefield à la BBC et à Channel 4 pour faire suite à celui de Myriam Ryle sorti 5 ans plus tôt : Voices From Iraq. Seulement voilà, les deux chaînes avaient refusé, et pour cause, il était reproché à l'œuvre originale de Wakefield une dimension trop militantiste, voire accusatrice envers la sévérité des sanctions économiques infligées à l'Irak et envers la brutalité de la politique interventionniste américaine. Toutefois, le projet de Wakefield n'a pas été abandonné : il a été recyclé pour mieux être raconté sous un format différent : un documentaire audio. L'album concept The Fire This Time est alors en chantier pendant trois ans de 1999 à 2002. Pendant cette durée, un an et demi a été consacré à l'obtention des droits musicaux privilégiés pour l'album.
Entretemps, Georges W. Bush est élu président des États-Unis en janvier 2001 et les relations entre lui et Saddam Hussein se détériorent de plus en plus pour finalement aboutir à la Guerre d'Irak, également connue sous le nom de Deuxième Guerre du Golfe, à partir du 20 mars 2003 pour prendre le contrôle de Bagdad. Or, The Fire This Time est sorti le 9 juin 2002 et l'Occident est dans un climat géopolitique tendu avec le Moyen-Orient. L'arrivée d'un documentaire audio antimilitariste dans cette période précise n'est pas fortuite et Wakefield se sert de ce timing pour mieux anathématiser la censure médiatique et l'impérialisme américain en général.
Ça, c'était pour le contexte de l'œuvre. Revenons maintenant à l'œuvre elle-même. Je vais avant tout me concentrer sur la description du premier disque qui est selon moi le ventre gras du projet de Wakefield. Celui-ci est découpé en trois parties distinctes comme les chapitres d'une histoire : Plans, The Fire Comes et One Nation Under a Siege. Pour avoir écouté l'album dans son intégralité deux fois jusqu'à présent, je recommande vivement de le découvrir sur Youtube avec les sous-titres actifs si on veut être le plus immergé possible dans le documentaire tout en ratant un minimum d'informations clés. Il est important de noter qu'en plus de la narration de Wakefield, l'album incorpore d'autres enregistrements audio comme des extraits d'archives, des interviews issues de journaux télévisés, des déclarations politiques, des témoignages de civils irakiens, des bruitages et plus encore. La bande-son électronique est surtout présente pour donner un relief émotionnel au documentaire.
Première partie : Plans
L'album s'ouvre sur une fresque auditive représentant la Mésopotamie, une des premières régions à avoir vu naître les civilisations urbaines. On est donc dans un dézoom totalement détaché de l'Irak de Saddam Hussein qui n'existe pas encore. Ici, on pose les bases d'une civilisation de forme embryonnaire qui trouve ses marques sur la voie de l'évolution en passant par l'enrichissement culturel et intellectuel. La musique ambiante utilisée colle impeccablement à l'univers dépeint dans la narration. C'est très atmosphérique, très serein, et chaleureux comme l'intérieur du ventre maternel. Mais cette tranquillité se mut lentement en quelque chose de plus inquiétant, et ce dès le deuxième morceau, comme pour rappeler que l'auditeur s'est engagé de base à comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là où nous en sommes aujourd'hui : le pied est dans la porte et l'auditeur entre dans la cour des grands. Plus on progresse dans l'écoute des titres suivants, plus l'ambiance devient abstraite et mécanique. Les faits relatés par Wakefield sont occasionnellement entrecoupés d'extraits d'interviews et de déclarations atones, voire presque robotiques.
Dans cette première partie, Wakefield ne laisse rien au hasard et dresse un tableau considérablement chargé d'événements qui ont abouti à la coalition mondiale Bouclier du Désert menée par les États-Unis à partir du 6 août 1990, tels que la nationalisation des gisements de pétrole irakiens par le gouvernement baasiste en 1972, la guerre entre l'Iran et l'Irak qui s'est déroulée de 1980 à 1988, les préoccupations de Saddam Hussein qui accusait le Koweit de dépasser volontairement ses quotas de production de pétrole dans le but d'affaiblir l'Irak déjà très fragilisée économiquement suite à sa guerre l'opposant à l'Iran, puis l'invasion du Koweit par l'Irak le 2 août 1990. D'autres événements notables qui ont suivi la coalition ont également été mentionnés dans les derniers morceaux de la première partie du disque, comme le scandale du faux témoignage de l'infirmière Nayirah avec l'affaire des couveuses ou l'écriture de la lettre de George Bush à Saddam Hussein pour lui faire prendre conscience de l'isolement de l'Irak.
Deuxième partie : The Fire Comes
Nous sommes maintenant entrés dans l'opération Tempête du Désert. Cette transition change l'auditeur de place. Le documentaire lui permet toujours de suivre le déroulement de la Guerre du Golfe. Mais cette fois, c'est du point de vue des médias qu'elle nous est décrite. Comme si la réalité de la guerre était intentionnellement mise sous anesthésie générale pour nous faire perdre nos repères. La narration de Wakefield est de plus en plus éclipsée alors que les discours médiatiques et politiques prennent le dessus dans le montage du documentaire. Ici, on fait porter l'attention de l'auditeur vers les cibles irakiennes, les bombardements ainsi que sur la qualité et l'efficacité des armes employées par l'Occident. La musique, quant à elle, se déshumanise considérablement elle aussi : on nous arrache à l'ambient chaleureuse et à la techno préventive du début pour mieux nous ligoter avec une techno industrielle froide, mécanique et de mauvais augure. Passé ce stade, la densité sonore est telle que même si on sait lire, parler ou écouter l'anglais, certains dialogues deviennent très difficiles à discerner. La surenchère de l'information ne fait qu'ajouter à la montée en tension et à la surcharge cérébrale de l'auditeur.
Et puis d'un coup, la bête noire de l'album surgit et nous tombe méchamment dessus. Son nom : Nails In The Wall. Ce morceau utilise la partie instrumentale de Terre Zippy, premier morceau issu de l'album A Shocking Hobby de Speedy J sorti en avril 2000, et est combiné aux cris échantillonnés et remaniés de la vocaliste Kait Gray. Dans Nails In The Wall, l'auditeur se retrouve brutalement replongé en Irak alors qu'un missile frappe une habitation sous le regard de civils irakiens en panique. Ce passage est clairement une allusion à l'abri d'Amiriya qui a été bombardé par l'aviation américaine le 13 février 1991.
Petit aparté, je tiens à préciser que je suis un explorateur sonore qui a eu son lot de découvertes difficiles d'accès. Et pourtant, même les compositions de Death Industrial et de Power Electronics les plus abrasives ne reproduisent pas la sensation de boule au ventre et de cauchemar éveillé qui s'est formée en moi pendant l'écoute de Nails In The Wall. Ce morceau m'a particulièrement impressionné par sa reconstitution sonore de l'horreur très organique du bombardement de l'abri d'Amiriya. Quand on sait dans quelles conditions les victimes ont péri dans cet abri, l'épouvante n'en devient que plus viscérale. Soyez sûrs d'être bien préparés mentalement si vous envisagez d'y tendre l'oreille !
Après être arrivé au bout de mon écoute très dure de Nails In The Wall, je finis par atteindre le point de rupture du documentaire ainsi que le dernier morceau de la deuxième partie : Say Hello To Allah, un remix de Come To Daddy d'Aphex Twin remixé par Black Lung et Grant Wakefield. Imaginons que vous preniez Come To Daddy d'Aphex Twin qui est déjà en soi un morceau de Drill and Bass très chaotique et dérangé. Amplifiez la puissance des percussions, rajoutez-y des extraits d'archives audio qui s'enchaînent sans s'arrêter avec frénésie, des effets de distorsion, et vous obtenez non plus un simple morceau d'IDM ou de Drill n Bass, mais une véritable masse tentaculaire monstrueuse et destructrice qui noie quiconque daigne l'écouter dans une violence sensorielle paniquante aux proportions nucléaires. Le feu arrive et la musique qui l'accompagne est l'interprétation sonore d'un cerveau en crise qui cherche désespérément son air avant d'exploser au même titre qu'une allégorie de la technologie martiale américaine si horrifique qu'elle pourrait constituer un contre-argument de poids à l'opinion de François Truffaut sur les œuvres anti-guerre. Ici, la nature repoussante et chaotique de la création de Wakefield est si inouïe qu'elle ne pourrait être détournée en quelque chose qui encourage la guerre.
Troisième partie : One Nation Under a Siege
La Guerre du Golfe est finie, mais les traces qu'elle a laissées sont encore très présentes. Ce dernier chapitre s'ouvre sur un récapitulatif d'un ancien procureur général des États-Unis, Ramsey Clark, qui mentionne les victimes et les destructions causées par l'opération Tempête du Désert qui s'est déroulée du 17 janvier 1991 au 28 février 1991. Musicalement, l'électronique cède davantage sa place à la musique traditionnelle arabe avec de l'oud audible sur le morceau No News Is Good News. Les archives audio qui ponctuent le documentaire sont nettement moins incommodantes et Grant Wakefield reprend la narration comme il l'a fait dans la première partie du disque alors que l'Irak se retrouve confrontée aux effets d'un embargo qui a engendré son déclassement vers un âge préindustriel. Une ambiance atmosphérique similaire à celle du début se dessine, mais cette fois, celle-ci porte le poids émotionnel du deuil. Mention spéciale au titre Dog In America qui m'a beaucoup touché. Pour le décrire brièvement, il s'agit d'un morceau d'IDM très mélancolique ainsi que du pénultième morceau du premier disque. Il expose le manque de moyens pour aider les civils comme l'approvisionnement en eau ou les soins médicaux, tandis que les États-Unis insistent sur le fait que ces sanctions devaient rester tout en ayant conscience qu'elles ne pouvaient être infligées sans épargner les plus vulnérables, y compris les enfants. Un rapport de l'UNICEF décrivant la crise humanitaire sur place a été escamoté dans le processus.
Arrivé au morceau final, l'auditeur voit peu à peu le rideau du documentaire se refermer sur la désolation de l'Irak alors que des extraits d'interviews remettant en cause la sévérité des mesures prises par les États-Unis continuent à se répéter. Ces voix vont et viennent sous la forme d'un question-réponse avec les mots de l'ambassadrice des Nations Unis, Madeleine Albright, qui estimait que "le prix en valait la peine". Puis le silence devient complet. Le disque suivant, purement instrumental, fonctionne alors comme un retour en arrière pour tirer l'auditeur de cette désolation et l'invite à la réflexion sur ce qu'il a ressenti et entendu.
Alors qu'ai-je pensé de The Fire This Time dans tout ça ?
The Fire This Time a beau ne pas être un documentaire neutre, il n'en demeure pas moins, en tout cas à mes yeux, une œuvre richement documentée au même titre qu'un travail brut, engagé, méticuleusement construit et fidèle à la chronologie des événements relatés. Plutôt peu connu en France, j'avais vaguement entendu parler de cet album sur Rate Your Music et Album Of The Year.
Comprenez bien qu'il s'agit davantage d'un documentaire audio qui renvoie des sensations qu'une simple compilation. Et comme dit, l'album est sorti neuf mois avant que la guerre d'Irak de 2003 ne soit déclarée par les États-Unis. Or dans The Fire This Time, on se retrouve en pleine Irak de la Guerre du Golfe pendant les opérations Bouclier et Tempête du Désert et on se prend le truc en plein dans la physionomie sans le moindre filtre. Le travail de Wakefield fustige l'impérialisme américain et est ouvertement antimilitariste et anticolonialiste.
D'habitude, j'ai tendance à me tenir à une distance raisonnable de ce genre de démarche car elle se limite souvent à du misérabilisme outrancier. Mais là, il y a de la part de Wakefield une construction d'atmosphère complète, immersive et très cohérente qui fait qu'on transite avec beaucoup de fluidité entre l'épanouissement, la méfiance, l'escalade, le chaos, l'effondrement, puis la désolation. Personnellement, je trouve ça absolument remarquable.
Je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, si j'avais voulu réaliser un film ou un reportage qui montrait la guerre dans ce qu'elle a de plus horrible avec un maximum de réalisme, le résultat serait tel que je ne pourrais ni le montrer, ni le voir moi-même. D'où l'intérêt d'opter pour un documentaire audio qui, je trouve, est un choix sacrément intelligent en plus d'être approprié : "On n'a que l'audio, mais ça suffit déjà !". Le fait que le documentaire s'abstienne d'avoir une fin positive est également un choix très juste, surtout à l'égard des victimes. Cette démarche tombe complètement en désuétude dans d'autres œuvres du même genre qui auraient plutôt tendance à ne se conclure que par une simple glorification des "gagnants".
Dois-je être plus clair dans mon verdict ? Je ne puis donner davantage raison à The Fire This Time. Un documentaire fort, cru et qui ne nous laisse assurément pas indifférents. Une épopée auditive qui commence dans le berceau pour finir dans la tombe.
Êtes-vous prêts pour l'expérience ?
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Créée
le 1 oct. 2026
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