The Moth
7.4
The Moth

Album de Devin Townsend (2026)

Vie, mort et renaissance du grand chauve

Derrière le titre grandiloquent et un brin graveleux de cette chronique à chaud (que dis-je, brûlante comme une tasse de café Zeltoïdien) transparaît toute la dichotomie et la folie maîtrisée de l’univers de Devin Townsend. Le génie canadien du metal progressif signe, après 30 ans de carrière, son œuvre la plus ambitieuse, un projet-somme auquel il aspirait depuis toujours : The Moth, opéra-rock existentiel réalisé avec l’appui de l'orchestre symphonique Noord Nederlands. Devin aura mis toute son énergie mentale et son temps dans ce projet pharaonique qui, suite à une première live monumentale jouée en mars 2025 à Groningen, Pays-Bas, voit enfin le jour en studio. L’exploit d’encapsuler la dantesque somme d’instrumentations, partitions, couches sonores et nuances de The Moth est palpable de bout en bout. 70 minutes d’une polysémie rythmique, répartie sur 24 pistes qui frôlent à tout bout de champ le kitsch et la dissociation de personnalité, se déposent sur un auditorat médusé.


Mélodiquement, c’est bien une somme des influences d’un passé récent qui est ici revisitée, jugulée en miettes émotives : on retrouve dans The Moth un peu de la grâce monolithique d’Epicloud (2012), de l'iridescence spirituelle de Transcendence (2016), beaucoup de la radiophonie déstructurée d’Empath (2019), et une belle tranche de l’honni mais pourtant prophétique The Puzzle (2021) -une sorte de proto-Moth, finalement. En cela, The Moth est une continuité dans la carrière superbement protéiforme de Devin - mais n'attendez en rien un retour à l'ère SYL, ni même à la période Deconstruction (et d'avant). Plus sensible, pop et généreuse que jamais, sa musique continue de solidifier une expressivité unique, dense, accessible et pourtant très émiettée. Plus que jamais, nous sommes ballotés de mélodies en ruptures, d’unions en désagrégations. Le caractère narratif de The Moth justifie cela, et l’incroyable travail d’orchestration évite la perdition du fan. Miraculeusement produite (un travail de titan, là aussi), l’aventure sonore s’avère risquée, car constamment obésifiée par ses désires d'élévation qui la confinent à une pastiche permanente (de Devin et de l’opéra), mais dont la croyance et l’honnêteté de son concepteur sont si pures que l’on ne peut que s’émouvoir, s’y abandonner. (on sent que The Moth est l'aboutissement d'une nécessité thérapeutique, jonchée de visions pénétrantes et de souffrances psychiques aigues) Viennent alors les moments de gloire, de frissons et d’euphorie qui inondent le chemin avec une évidence spontanée.


Dans ce maelstrom symphonico-New Age, difficile de s'agripper à un titre en particulier : si “Lexin”, “Orion” ou “Prepare for War” marquent un peu plus, c’est dans sa totale exubérance que The Moth doit être gouté, pour le meilleur (une immersion constante) … et le pire (un élitisme assumé). Sorte de sirop avant-gardiste aussi cheesy qu’expérimental, naïf, foutraque, hysterico-solennel, synthèse grasse d’un mental devenu un cri-mantra acoustique (la splendide voix de Devin est quasi-omniprésente, prouvant que cette traversée expiatoire, bien qu'ayant mobilisée des centaines de personnes, est une bataille bien personnelle), The Moth est logiquement l’aboutissement de ce que Devin Townsend peaufine depuis moult années dans son laboratoire secret : une transcendance du metal qui lui permet de trouver un sens à l’existence et à l’acte créatif lui-même. Le pari est alors totalement réussi, pour Devin tout du moins : naître, vivre, mourir puis renaître dans le grand opéra de la vie. Le papillon s’éteint, et notre regard se perd dans le lointain : étions-nous vraiment prêts ?

Créée

le 31 mai 2026

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