La vague punk aura été de courte durée. Il n’aura pas fallu plus de deux ans aux Stranglers pour réconcilier les antagonismes et combler le fossé qui paraissait être un gouffre entre punk rock et rock progressif. Cela leur a valu l’hostilité d’une partie de leurs fans et de la presse mais aussi une reconnaissance durable et une influence que peu de groupes peuvent se targuer d’avoir eu. On les a surnommé les « Punk Floyd ».
Cette appellation se justifie à plusieurs points de vue, à commencer par la structure des morceaux. Ceux-ci commencent souvent par de longs passages instrumentaux, à l’instar de l’album dans son ensemble. L’introduction de « The Raven », qui entame véritablement les hostilités après l’amuse-bouche qu’est « Longships », donne ainsi à entendre une minute épique au cours de laquelle la guitare puis le synthé effectuent leur ascension avant de trouver un terrain d’entente plus aplati – juché sur un promontoire d’où l’on ne redescendra qu’à la fin.
Ces passages instrumentaux sont l’occasion pour les membres du groupe de réaliser des performances dans un exercice largement estampillé prog : la polyphonie. L’introduction de « Baroque Bordello » est exemplaire dans cet exercice délicat où les musiciens jouent des mélodies différentes qui se superposent. La basse de JJ Burnel et la guitare électrique de Hugh Cornwell, les deux auteurs-compositeurs du groupe, rivalisent au même niveau. Mais ce sont les claviers de Dave Greenfield, disciple de Ray Manzarek, qui subliment le tout : ses mélodies cristallines surplombent l’ensemble en jouant souvent des tours inattendus.
Les Stranglers innovent aussi du côté de la rythmique, en s’essayant par exemple à la polyrythmie, en marquant le contre-temps, ou en ralentissant artificiellement le rythme d’un morceau qui donnera l’étrange « Meninblack » et annoncera l’album suivant. A l’instar de JJ Burnel, le batteur Jet Black ne se contente pas de remplir son rôle de section rythmique et expérimente, notamment sur « Genetix » où ses roulements de tambour atypiques constituent le véritable moteur de propulsion.
Enfin, le groupe effectue des emprunts à des genres éloignés de la sphère rock traditionnelle, comme la valse ou la musique électronique. Cela contribue à rendre chaque morceau unique. Quelques-uns, comme l’énervée « Nuclear Device » ou la plus pop « Duchess », sont relativement proches du style des Stranglers jusqu’à alors. Mais la plupart s’aventurent vers d’autres horizons. On est ainsi séduit aussi bien par la noirceur de la ballade « Don’t Bring Harry » que par le groove de « Dead Loss Angeles » ou les notes staccato de « Ice ».
Même au niveau des paroles, les Stranglers se montrent audacieux : il est question de coups d’état, de drogues dures, de biotechnologies ou encore d’hommes en noir. L’album est par ailleurs marqué par l’influence des différents pays dans lesquels les Anglais ont tourné, et nous fait voyager en Australie, aux Etats-Unis, en Iran et chez les Vikings.
Si Black and White amorçait la tendance en explorant des recoins plus expérimentaux que sur les deux premiers albums, The Raven est le véritable accomplissement des Stranglers. C’est le genre d’albums qu’on écoute en voyant mal comment le groupe aurait pu faire mieux. Si bien que JJ Burnel a fait une tentative de suicide après sa sortie.
Fruit de persévérance, d’audace et d’inspiration, The Raven est l’un des albums les plus frais de l’époque. Tout comme le nettement plus sombre Unknown Pleasures de Joy Division paru la même année, il reste l’une des plus belles réussites du mouvement post-punk dont il contribue à poser les jalons pour les années 1980.