Time to Die
6.9
Time to Die

Album de The Dodos (2009)

Londres, jeudi 3 septembre. Plein été ailleurs en Europe, drôle de temps à géométrie variable dans la capitale britannique : il vente comme sur le Cap Fréhel un soir de décembre mais un soleil rebelle perce de temps en temps les cumulus. C’est un oracle pour ce qui se prépare pour le soir même : les Dodos jouent au Bush Hall, magnifique ancien club de bingo, tout en moulures craquelées, moquettes épaisses et lustres antiques, situé dans le quartier du Shepherd’s Bush Market. Et la musique des Californiens est comme la météo du jour : schizophrène. “Je dis souvent qu’on a essayé de mélanger John Fahey et Tool ; ça ressemble à une blague, mais ce n’en est pas tout à fait une. Je rêvais de silences et de douceurs sur lesquelles Godzilla viendrait rebondir”, explique Meric Long, chanteur et guitariste du groupe, très beau, francophile et de mère tahitienne. Une musique “bipolaire” : le terme revient plusieurs fois sur la table lors de l’interview, bien que Meric en cherche un plus adéquat. Le public londonien, venu en masse, cherche lui aussi, semble-t-il, à comprendre. A se mettre au diapason. Il remue peu et remue en arythmie : certains opinent frénétiquement du chef, d’autres tapotent plus lentement des Converse, d’autres encore tentent d’osciller du bassin à une vitesse variable. C’est ça, les Dodos : depuis leur discret mais déjà très beau premier album Beware of the Maniacs en 2006, ils défient les lois de la logique pop, ou folk, ou rock, on ne sait pas trop. Les Dodos, ce sont des chansons garanties 100% compatibles tous biorythmes, pour les éplorés, pour les radieux, pour le juste milieu, pour les amoureux d’énergie pure, pour les besoins de douceurs absolues. Les Dodos, c’est l’association de la carpe et du lapin, dans le corps de chacun des membres de l’ex-duo devenu trio : des mélodies à déchirer des coeurs de granit, frottées aux soubresauts déments d’un batteur bionique, une guitare acoustique jouée en finger picking démoniaque se mesurant à de lumineuses galopades rythmiques. Les Dodos, c’est une musique hautement accessible mais des garçons qui cherchent la difficulté en tout temps, en tout moment : pas de basse pour accompagner Meric, qui doit lui-même offrir des rondeurs à ses chansons, pas de grosse caisse pour Logan, qui sur scène se scotche des tambourins aux baskets pour ajouter encore un peu de complexité à son marathon des beats. “Nous sommes un groupe très physique, explique Meric. Tout ce qu’on fait, la manière dont on joue de nos instruments, notre approche d’une chanson, la manière dont la musique est produite repose entièrement là-dessus. Ça vient aussi de la manière dont on a commencé à jouer : nous n’étions que deux, mais avec la volonté de créer le plus de son possible, en permanence.” La permanence : sans doute la seule limite, s’il fallait en trouver une, de leur précédent album, l’exceptionnel Visiter. Visiter était une montagne russe. Et pas une petite. Des creux, des bosses, en rush permanent, des émotions fortes, très fortes ; mais les émotions un peu brutes d’un groupe qui détient une formule très magique mais n’en maîtrise pas encore tout à fait ses effets. “Quand on a écrit les chansons de Time to Die, on voulait se concentrer sur certains points en particulier. Je voulais par exemple mieux chanter, que les chansons contiennent plus de changements. En termes de structure et d’accords, j’ai fini par trouver les morceaux de Visiter un peu monotones : on voulait quelque chose de plus riche.” Pas de fanfaronnade : riche, Time to Die l’est. Comme Crésus. Le troisième album des Californiens est moins montagnard, plus vallonné. Ses humeurs sont mieux dessinées et, sous l’apparence très trompeuse d’un calme retrouvé, le groupe pénètre les territoires mélodiques et dynamiques les plus merveilleux et complexes qu’il ait jamais visités. Ce premier pas vers la maturité est d’abord passé par l’apport d’un troisième membre officiel, Keaton, chargé de jouer du vibraphone. C’est la véritable révolution, douce, de l’album : le gros instrument constitue un parfait cartilage articulatoire entre les deux bras armés du groupe, le percussif et le mélodique. La patine de Time to Die est ensuite venue de la production rondelette d’un spécialiste des disques dorés, Phil Ek (The Shins, Fleet Foxes, Band Of Horses). Capable d’impressionnants coups de sang (This Is a Business, Two Medicines), Time to Die évolue ailleurs dans un clair-obscur fascinant, multiplie les morceaux à tiroirs, les chansons poupées russes – Small Deaths, Acorn Factory, Longforms, Fables ou Trollnacht sont ainsi de pures merveilles, arabesques complexes montées avec un soin maniaque. Le résultat est l’un des plus beaux albums de la rentrée, de l’année probablement : ces Dodos- là ne sont pas près de s’éteindre. (inrocks)


La rumeur gronde au-dessus de Time To Die. Trop pop. Trop lisse. Trop prévisible. Moins de sang, si peu de larmes, et plus assez de sueur : devenus rentiers de leur sauvagerie passée, les Dodos apprivoisés auraient vendu leur âme au diable pendant l’enregistrement de ce troisième album. Mais non, les loulous ! Réfléchissez. Si la transaction avait eu lieu, Meric Long trônerait sur une fortune si colossale que tous les coffres du monde ne suffiraient pas pour la contenir, le roi des vilains aurait dû refourguer ses ténèbres à prix d’or pour s’offrir le trésor, et Time To Die ne résonnerait pas avec une telle intensité. Certes, là où les quatorze croisades du précédent Visiter arpentaient des reliefs acoustiques vertigineux, entre escalades psyché-telluriques, repos violé, tremblements cathartiques et chutes mortelles, plusieurs des neuf cavalcades du successeur empruntent des sentiers nouvellement défrichés dont les noires splendeurs ne vous agressent plus comme des coupe-gorge, mais vous charment insidieusement comme des compagnons d’aventure. Si Fables, The Strums, Troll Nacht ou Acorn Factory tracent ainsi des mélodies plus linéaires et dessinent des harmonies plus éclairées par la production de Phil Ek (The Shins, Irving, Fleet Foxes), une technique d’exception les paraphe toujours du sceau de l’excellence. Autre constante qui surélève la musique du duo devenu trio avec l’arrivée du vibraphoniste Keaton Snyder : croiser le fer avec les paradoxes. Ce chant si confident qui clame si haut des troubles si flagrants. Ce folk ancestral d’une pureté virginale que vient bourriner une batterie qui cherche sans arrêt le coup de force. Placé en plein cœur du disque, tel un pivot incontournable, le doublé This Is A Business – Two Medicines tourne en bourrique cette logique de l’affrontement durant une dizaine de minutes vécues comme la traversée d’un champ de bataille. À pleine vitesse, le cœur serré et les sens à l’affût d’un ultime danger. La bravoure carène aussi le final à testostérone de Small Deaths, quand l’électricité dévaste les intonations lumineuses de Meric. Elle assaille de plus belle la fantastique torsade d’accords qui sursaute au milieu de Longform. Elle étreint encore le soudain embrasement de cordes qui injecte à la chanson titre le même shoot d’adrénaline instillé par Arcade Fire sur la volte-face d’Une Année Sans Lumière. Quel problème à mettre de l’eau dans son vin, tant qu’on n’oublie pas d’y verser l’indispensable larme d’arsenic ? La rumeur peut gronder alentour, Time To Die tonne bien au-delà. (magic)
Le duo folk-rock à dominante acoustique est une formule dangereuse souvent condamnée à moyen terme, tant il est difficile de se renouveler sans passage à l'électrique – souvenons-nous d'un certain dinosaure réduit à sa seule initiale. "Visiter", le second album des Dodos, avait plutôt épaté en offrant une palette sonique qui allait de la miniature richmanienne ("Undeclared") au Led-Zep bonsaï ("Joe's Waltz"). Morceaux en forme de triptyques, interludes, constants changements de tempos, tout était bon pour faire oublier qu'en fait de Dodos, l'auditeur avait affaire à un simple duo peu avare de ses effets. On imagine l'inquiétude de Meric Long (guitare) et de Logan Kroeber (percussions) rêvant à leur future assurance-maladie payée en royalties (mal barré...) et plus prosaïquement à la perspective de donner un successeur à ce "Visiter" si bien accueilli. La formule retenue a été l'intrusion d'un troisième larron, Keaton Snyder au vibraphone, et le choix d'un producteur "nu-folk" Phil Ek, inexplicablement coté depuis son travail soporifique avec les Fleet Foxes. Le résultat est un disque indistinct qui transforme tous ses faux reliefs en vrai plats. On aurait pu croire que l'ajout d'un instrument allait donner de la couleur. Problème, c'est toujours la même. La faute non pas au nouveau musicien mais à une dynamique d'écriture re- et ra-battue comme certains mâles organes au moment de l'acte. Une chanson des Dodos, c'est du guilleret, du rêveur, du durci dans cet ordre ou un autre, avec des breaks et des échappées aussi attendues qu'un rebondissement dans "24 h chrono". Pas déplaisant pour autant, "Time to Die" bute quand même sur l'uniformité des compositions et le chant terriblement lassant de Long en pleine fixette Andy Partridge. C'est que les Dodos nouvelle mouture se veulent POP, le mot est lâché. Agitant notre POP-compteur Geiger au-dessus de ces chansons interchangeables, deux crépitements se font entendre, et c'est tout. L'un, parce qu'il est mal réglé, l'agaçant "Fables", potentiel tube indé bas de gamme qui à l'inverse du disque joue la putasserie sans retenue. L'autre, parce que "The Strums" est effectivement un petit bijou parcouru en son milieu de trompettes mélancoliques comme une fin d'enfance. On n'a pas tenu compte des accroches sexy ne débouchant sur rien (l'intro scandée de "Two Medicines"), des crescendos aussi urgents qu'une cystite ("Longform"), du mid-tempo pleurnichard virant à l'épique (le morceau éponyme). On a éteint le compteur sans grand risque d'être radio-POP-actif. Assurés d'une vie un peu plus longue au pays des disques fades, nous remercions "Time to Die" de n'avoir pas menacé notre santé et avec notre bonhomie coutumière, nous reportons l'hallali pour leur futur effort (en espérant être démentis car au fond, nous ne sommes qu'Amour).(popnews)
On avait quitté les Dodos après la sortie de “Visiter” l’année dernière. On a eu un an pour s’en remettre, tellement cet album, très impressionnant pour des débutants, nous avait littéralement scotché. Seulement, il ne s’agissait pas de ce premier fait d’œuvre, mais d’un deuxième album qui nous a enfin permis de connaître ce duo en provenance de Californie, au talent indéniable. Voilà une année d'écoulée, à écouter « Visiter » en boucle, qu’il nous faut déjà tendre l’oreille au nouveau disque très réussi de ces drôles de volatiles. L’impression générale qui nous vient d’emblée à l’esprit est que d’une part, la très belle voix de Meric Long ne s’est jamais autant épanouie, et d’autre part, qu’on veuille l’admettre ou non, le duo a gagné en maturité. En un an, c’est fulgurant. Dès Small Deaths, ces deux observations nous sont confirmées. Puis, on saluera l’apport du vibraphone du nouveau venu, Keaton Snyder, qui permet d’étoffer ces morceaux qui de toute façon ont déjà gagné en ampleur et en densité. Moins disparates que sur « Visiter », ils sont la preuve que Meric Long et Logan Kroeber ont cessé, du moins en apparence, à se chercher des poux. La guitare de l’un et la batterie de l’autre ont trouvé un terrain d’entente, vers plus d’harmonie. Tout en préservant cette agitation, cette énergie débordante qui pousse les morceaux vers le haut. Un exemple saisissant est sans aucun doute Longform. Ce morceau, assez complexe, est moins brouillon qu’il ne paraît, grâce à la batterie agile et ce chant si doux et bouleversant. Il nous transmet une vraie énergie, nous chahute, nous étreint le cœur. Sur Fables, Meric Long nous emporte dans un tourbillon de toute beauté, avec toujours ce timbre adorable, qui fait penser à Beirut. Les Dodos ont le chic de pondre des ritournelles pop abracadabrantesques qui nous bouleversent, même si tout ce chahut n’est pas à proprement parler propice à un déferlement d’émotions. Lointains cousins ou fils adoptifs des immenses Animal Collective, les Dodos bricolent des chansons complexes, en insufflant toujours un amour sans fin pour les mélodies ciselées au peigne fin. The Strums met la voix de Meric Long en avant, et on fond de plaisir, à l’écoute de ce morceau beau à pleurer, sublimé d’ailleurs par la trompette d’Anna Hillburg.This Is A Business et Two Medicines renouent avec l’ambiance de « Visiter », c’est-à-dire des morceaux rapides et souples, où la batterie et la guitare entament une folle cavalcade. Trollnacht revendique un appel au calme, et on se retrouve englué à ces mélodies accrocheuses. Comme quoi, il ne faut pas nécessairement créer un super-groupe, avoir une tripotée d’instruments à disposition, pour faire une musique intelligente et sensible. D’ailleurs on s’incline devant l’humilité de Acorn Factory, où les cordes de guitare se font dentellières, et on se dit que si les Dodos faisaient un album uniquement acoustique, leur pop se métamorphoserait en folk à faire pâlir les folkeux, trop occupés à gratouiller leur guitare au coin du feu sans se creuser la tête pour pondre des mélodies et des harmonies dignes de ce nom. Toujours sur la brèche, les Dodos ont décidé de ne pas se choisir une famille musicale. En éternels orphelins trop doués pour se faire apprivoiser, ils continuent leur bonhomme de chemin, libres comme jamais, et nous, essoufflés, on tente tant bien que mal de les rattraper, car il sera dorénavant grâce à « Time To Die » impossible de se passer d’eux. On tient là sans rougir un des albums de l’année, et bien au-delà.(indiepoprock)
Il y a plusieurs façon de se figurer la mort. La première, étant la plus évidente, est la disparition de toute vie, le néant, le vide. La seconde, et The Dodos donne sûrement la solution dans Small Deaths, est cette petite mort, cet abandon de soi, un état orgasmique ou étourdissant. Il ne s’agit donc pas pour les californiens (désormais à trois) de disparaître du paysage. Et pourquoi devraient-ils se dissoudre dans l’anonymat ? Visiter, l’année dernière, avait remporté pas mal de suffrages et globalement c’était mérité. Time To Die prend ainsi la suite et semble s’en tirer avec aisance. Certes, la surprise ne joue plus ici mais le charme, lui, agit toujours. Sur des principes musicaux, à peu de choses près, identiques The Dodos poursuit son travail de sape et de séduction. Les américains pensent, jouent juste et sans en faire des tonnes ils touchent au firmament pop, un équilibre quasiment parfait qui ne laisse aucune place à l’erreur ou à la faute de goût. Ca en devient quasiment impressionnant. Rien ne vient perturber cette sérénité dans l’effort. Enfin, si on peut vraiment parler d’effort car on a l’impression d’être en promenade de santé tant tout semble aller de soit. Alors, pour l’instant, tout va pour le mieux pour The Dodos. Time To Die est un successeur plus que digne de Visiter. Dans ce genre de formule, il apparaît difficile que le groupe puisse aller plus loin. Ils sont déjà au sommet et on se demande ce qui pourrait bien les en déloger. Ce n’est évidemment pas ce qu’on leur souhaite et tant qu’ils sauront mettre à profit leurs talents pour nous gratifier de tels albums, nous serons évidemment preneurs. Le temps du déclin n’est pas venu pour eux et, pour tout dire, il semble bien loin. La dynamique pour The Dodos est là, fermement présente et il faut en profiter. Il le faut d’autant plus que le Dodo est censé être un oiseaux disparu. Par conséquent, ces trois là sont des volatiles d’une extrême rareté qu’il faut, bien évidemment, protéger. Il ne s’agit pas d’être complaisant mais de par ce qui nous est proposé ici il apparaît difficile de ne pas avoir un regard attendri sur ces drôles de drontes. (liability)
bisca
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le 22 mars 2022

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