Malgré un nom à faire vomir un Lemmy Kilmister sobre et un goût douteux pour l'artwork, Toad fit sensation au début des années 70 dans un pays qui ne se prête que trop rarement aux ébats rock'n'roll, y préférant folklores et autres stars yéyé : la Suisse. Le line-up du groupe est classique (vocaliste/guitariste/bassiste/batteur), et parmi ces 4 musiciens, une personnalité apparaît comme décisive : le guitariste prodige Vic Vergeat. Avant la formation du quartet à Bâle, deux de leurs membres (le bassiste Werner Frolitch et le batteur Cosimo Lampis) avaient participé à la création du premier album de la formation Brainticket, pour ensuite débuter le projet "Toad", qu'ils voulaient éloigné des mouvances progressives et psychédéliques de l'époque. Ils touchèrent le graal en recontrant ce jeune guitariste prodige et arrogant, qui, ironie du sort, avait débuté avec un des pilliers du genre, Hawkwind. Ils recrutèrent ensuite le chanteur Benjamin Jaeger, alors totalement inconnu, et commencèrent dès lors la production d'un album éponyme en décembre 1970, sous le joug de l'ingénieur du son Martin Birch, qui avait déjà fourni ses services à Deep Purple pour In Rock et à Jeff Beck pour Beck-Ola (et qui sera par la suite producteur de mastodontes hard comme Rising de Rainbow, Heaven & Hell de Black Sabbath, Number Of The Beast d'Iron Maiden,...).
La plus grosse faiblesse de la production réside dans cet aspect "pot-pourri" qui hante la plupart des titres de l'album. Toad se cherche mais ne se trouve pas encore, ce qui est vérifiable avec le premier morceau "Cottonwood Hill" , peu convaincant : le commencement brutal est tout d'abord rattrapé par un délire psyché qui ne dure pas, car évaporé par le retour de la guitare heavy et du chant rauque de Jaeger, puis le groupe s'enlise dans un déluge de solos du déjà très mégalomane Vic Vergeat. A jouer sur plusieurs terrains, Toad s'éparpille et finit par perdre toute cohérence. Il en est de même avec le single "Stay" (absent de l'album original mais rajouté dans la réédition), sorti en 1971: ni le riff de guitare ni le chant ne sont frappants et manquent de puissance aux dépends d'une section rythmique pourtant exceptionnelle. L'influence de Cream est bien présente (Frolitch et Lampis ont choisi leur nom d'après une chanson de l'album Fresh Cream) mais pénalisée par trop peu de vigueur.
La bonne surprise apparaît seulement après trois titres, avec le blues "They Say I'm Mad", dans lequel le chanteur Jaeger transcende une ligne de chant classique en crieries jubilatoires, ce qui n'est pas sans rappeler les glorieuses années de Rod Stewart sur Beck-Ola. L'entente avec Vic Vergeat semble alors parfaite, les deux s'autorisent même un "duel" guitare/voix à la manière de Robert Plant et Jimmy Page. "Life Goes On" est d'ailleurs fortement frappée d'éléments Zeppeliniens : des alternances entre douceur folk et puissance brut apparaissent et la durée importante du morceau (presque 12 minutes) favorise l'organisation d'un crescendo finalisé par un soli épique, point culminant du morceau et de l'album. Avec le quasi-instrumental "Pig's Walk", démonstration technique pour chacun des membres du groupe, Toad touche du doigt un genre hybride, déjà maîtrisé par Grand Funk Railroad, qui le conduira plus tard à sa perte : le hard funk. La batterie de Cosimo Lampis apporte vitesse et énergie au groove irrésistible de la basse de Frolitch, qui sert à merveille un Vic Vergeat au meilleur de sa forme. Le fantôme d'Hendrix rôde.
Avec ce premier opus incendiaire mais inégal, Toad s'impose à juste titre comme un des phénomènes rock à suivre du début des années 70. Cependant, Benjamin Jaeger, lassé des excentricités scéniques du guitariste (parfois hostile et distant, réalisant des soli interminables...) décide de quitter le groupe en 1971. Qu'à cela ne tienne, Vergeat et les autres continueront en trio pour un excellent second effort publié en 1972.