Il est des noms qui passent et s’oublient, reviennent et repartent, puis, au fil du temps, s’imprègnent dans votre cerveau sans que jamais ils n’incarnent une quelconque réalité matérielle ou s’attachent à un souvenir précis, juste une sensation et un sentiment de curiosité. Le temps passant, à l’occasion d’une réédition, la décision est prise, je vais me procurer ce « mono » du label Atlantic enregistré en 1955, le seul véritable album signé Tony Fruscella.
Il faut dire que j’aime beaucoup le trompettiste Chet Baker que j’ai vu un soir au New Morning et qui m’a marqué à jamais. Il se trouve que les deux prient dans la même chapelle, tous deux trompettistes, camés à fond, se traînant de réussites en échecs, doués pour transformer leurs cachets en poudre blanche et, surtout, le son de la trompette branché sur le spleen, la mélancolie, et la tendresse placée côté cœur.
Il faut bien écouter les chorus de Tony Fruscella, particulièrement dans les pièces lentes qu’il aime encore à ralentir, là se cachent les secrets de ce sentiment étrange qui nous prend, cette sensation douce-amère si particulière et si rare. Même les pièces vives et enjouées subissent ce curieux détour, ainsi « Salt » si bien parti dans la joie change de climat lors de son solo, comme un chat noir qui passe…
Et le pastoral « His Master’s voice » au démarrage un peu lénifiant, s’étale avec lourdeur lorsqu’il lui inflige son médicament, un gars vraiment spécial Tony, trompettiste maudit, il finira mal, sans domicile, atteint par une méchante cirrhose qu’il a mené au bout.