Avant de connaître un succès important Ministry était en pleine évolution et explorait différentes directions sonores avant de trouver celle qui conduira au succès... Comme nous l'avions vu "With sympathy" avait beau être sympathique il n'avait guère de qualités pour faire de Ministry un groupe "à part" tout au plus pouvait-on reconnaître au groupe un sens de la mélodie parfois pertinent et quelques compos léchées. Sur cet album "Twitch" changement radical d'ambiance : nous voici non plus dans la pure "new wave" mais dans la musique dite EBM (un sous genre de la pop industrielle des années 80 réputée pour son aspect frénétique et répétitif).
En effet, si l'album précédent : "With Sympathy" pouvait souffrir d'une production trop dans l'air du temps (celui des années 80 qui n'est clairement pas la période favorite des rockeurs en général), Twitch ne souffre pas de cet aspect là. En effet, ici plus de pop édulcorée ou de synthés dégoulinants, Ministry nous embarque doucement (mais sûrement) vers le Metal indus des prochains albums. Bien sûr le côté agressif et la voix vocifératrice de Al Jourgensen ne sont pas encore au rendez-vous, pourtant on peut constater que le son a radicalement changé : plus dark, nettement moins amical, même la voix de Al subit ses premières modifications sur certains morceaux pour contribuer à dresser une nouvelle ambiance plus recherchée et plus planante.
La grosse majorité des morceaux sont orientés vers une sorte de pop "ténébreuse" pas vraiment rock, et encore moins metal... Il faudra attendre le prochain album pour commencer à assister au début de cette orientation musicale, mais on tient bien là quelque chose de particulièrement intéressant : pas encore suffisamment agressif pour être qualifié de metal, mais suffisamment hypnotique, mécanique et prenant pour être qualifié d'industriel. Par ailleurs, les sons de claviers utilisés sur le long de l'album sont globalement répétitifs mais évoquent surtout le bruit de machines, on a l'impression d'entendre une musique fabriquée par des machines, ce qui est une caractéristique que l'on pourra retrouver plus tard parfois dans certains disques de metal indus, certains ingrédients sont donc bien réunis pour créer ce style dans un futur proche. On a ainsi droit ici à de purs morceaux de génie à commencer par "We Believe" où la voix robotique de Al crée une atmosphère glauque soutenue par une rythmique machinale, lancinante et des synthés à l'allure spectrale, le morceau d'ouverture "Just like You" est similaire mais se veut plus plombant de par son rythme lent et pesant.
En me repenchant sur cet album récemment j'ai pu me rendre compte que je l'avais sous-estimé...il ne fait pas figure d'archive ou de "disque préliminaire" de Ministry (ses qualités musicales sont même largement supérieures à certains disques récents de Ministry). Il y a non seulement un son et une atmosphère totalement trippante et hypnotique, mais les arrangements "bourratifs" et froids en apparence dégagent bien plus de chaleur qu'il n'y paraît ,et ce, grâce à un sens de la mélodie parfois bluffant sur des perles hypnotiques telles que "All day" ou "The angel" magnifique moment de lyrisme tranquille et brumeux où la voix de Al et une voix féminine fusionnent de manière tendre et langoureuse.
En fait, cet album est un excellent disque d'électro-industriel et pourrait même presque être considéré comme un chef d'oeuvre du genre si un (gros) détail fâcheux ne venait pas en gâcher l'écoute...c'est quoi ce morceau de 12 minutes ("Where at you now?") qui s'éternise de manière pénible dans des bruits de machines qui finalement ne vont nulle part? Difficile de ne pas avoir envie de couper l'écoute au bout d'un certain temps tant la piste est quelque peu indigeste passée les cinq premières minutes...surtout que juste après on a droit à une redite d'un morceau déjà présent sur l'album : "Over the shoulder" dont la nouvelle version n'apporte pas grand chose à la précédente...il s'agit d'un morceau au chant et à la rythmique complètement décalée...pas inintéressant mais pas fantastique au point de le dédoubler sur un album!
Tout dépend donc de la façon dont la tracklist est envisagée : si on ne conserve que les 6 premiers morceaux alors le disque est un chef d'oeuvre de la pop industrielle et un grand disque...si on conserve les deux morceaux suivants (inutiles) alors ce n'est plus tellement le cas (l'un des deux étant particulièrement long pour rien). En revanche, il faut reconnaître que la patience de l'auditeur a de quoi être récompensée si on se penche sur "Isle of man" ...ce morceau est particulièrement inquiétant par son aspect épuré et la voix pesante de Al Jourgensen, une sorte de cold wave minimaliste qui aurait été combinée avec un rythme lancinant et des lointains bruits de machines au loin. En tout cas si "Isle of man" est la fin du disque...c'est une fin bluffante et impressionnante qui montre que l'on a à faire là à des musiciens venus d’ailleurs!
"Twitch" peut donc être considéré comme un excellent album...nettement moins commercial que le précédent, plus abouti, plus sombre...et dont le côté froid et martial préfigure déjà le "son Ministry" tel qu'il sera développé sur l'album suivant...le terrible "The land of rape and honey"!