Jemeel Moondoc / Connie Crothers – Two – (2012)
Ce que l’on remarque dans la vie de Jemeel Moondoc, avec étonnement voire effarement, ce sont les longues années de pause qui s’installèrent dans sa vie de musicien, comme si le silence le sanctionnait d’une insuffisance ou d’un manquement, il y a quelque chose de terrible quand on y pense, à lui et à tant d’autres également, éclipsés par un système auquel ils n’ont pas su s’adapter, ou peut-être n’ont-ils pas fait les compromissions nécessaires pour simplement durer…
Cet album est celui d’une remise en lumière, après le « Live At The Vision Festival » sur Ayler Records en deux mille trois, avec le Jus Grew Orchestra, un nouvel oubli se fit, un passage dans l’obscurité, avant que ne paraisse, pour la première fois depuis quinze années dans un studio, sur le label « Relative Pitch Records », ce duo en compagnie de la pianiste Connie Crothers.
Cette dernière est née en mai quarante et un, à Palo Alto en Californie, elle devint une étudiante de Lennie Tristano, celui-ci déclara à son propos, « Connie Crothers est la musicienne la plus originale que j’ai eu le privilège de rencontrer et avec qui j’ai travaillé. »
Jemeel, qui était un poil plus jeune, garde également un souvenir émouvant de cette rencontre avec Connie, il écrivit en deux mille dix-sept, un an après le décès de la pianiste, une bafouille que l’on retrouve sur le net. Il écrit :
« Elle avait une expression fétiche : « C'est dimensionnel ! Tout est dimensionnel ! » Elle parlait de la façon dont les choses et les situations — même lorsqu'elles ne sont pas physiques — acquièrent de la longueur et de la largeur, et revêtent une dimension à la fois intérieure et extérieure. Ainsi, n'importe quelle situation avec elle devenait « dimensionnelle ! » Être dimensionnel était une chose positive. »
Cette anecdote en dit long, la relation entre les deux était centrée autour de la musique, elle devint aussi extrêmement amicale, les deux s’entendaient bien. Il se souvient de son dernier concert, avec elle, Chad Taylor et Steve Swell, au Stone, à New York : « Tout chez elle respirait la paix ; elle possédait une paix intérieure tout simplement magnifique. Même lorsque la musique devenait très intense, elle dégageait un calme incroyable. C'est à cela que je pense. »
Cet album, simplement nommé « Deux » reflète bien ce que l’on pressent à la lecture de ces quelques mots, la complicité des deux qui se soutiennent, se cherchent et construisent, la sensibilité à fleur de peau de l’un et de l’autre, et du jeu fascinant de Connie au piano, qui propose énormément, des bouquets de notes qui forment des structures solides et alternatives.
Les deux se partagent en gros la responsabilité des compos, de façon équitable et fréquemment à deux, comme on entend ici. Comme souvent chez Jemeel la sonorité du sax alto, simple, brute et directe va au cœur et touche à la passion, Connie reçoit le message et converse, soutient et console, ouvrant des perspectives tout en interrogeant…