Waterloo Lily
7.5
Waterloo Lily

Album de Caravan (1972)

Mon initiation à Caravan fut extrêmement plaisante, lorsque j'écoutai pour la première fois le magnifique Dabsong Conshirtoe, extrait de leur sixième album studio et faisant toujours partie de mes chansons préférées de tous les temps, qui à son tour me permit de découvrir le cultissime In the Land of Grey and Pink de 1971, probablement le meilleur opus des Fab Four de Canterbury, mais aussi d'autres pépites toutes aussi bonnes, comme l'excellent For Girls Who Grow Plump in the Night ou If I Could Do It All Over Again, I'd Do It All Over You. Je vous avoue avoir eu un peu d'appréhension avant d'écouter leur quatrième album, Waterloo Lily, car outre la couverture un peu dégueulasse (l'intérieur du vinyle l'est encore plus avec le gros plan d'une grosse prostituée super glauque), il semblait diviser les fans du groupe. Heureusement, il ne faut pas juger un livre par sa couverture, puisque Waterloo Lily n'est autre qu'un formidable hit and run de la part de Caravan, bien plus solide qu'il n'y paraît.

Le son a un peu évolué depuis leur précédente production: David Sinclair a quitté le groupe pour être remplacé par un autre claviériste tout aussi compétent à mon goût, Steve Miller, qui aura le mérite d'approfondir davantage la dimension de jazz fusion pour laquelle les cousins Sinclair avaient déjà bien opté. Ses accords et son style sont très proches de son prédécesseur à une exception près: fini l'orgue Hammond plein d'overdrive de David, Steve préfère se servir davantage d'un piano électrique Wurlitzer, ce qui constitue sans doute la plus grosse différence sonore entre In The Land of Grey and Pink et Waterloo Lily, sans que cela entache pour autant la qualité des compositions, qui une fois de plus est phénoménale.

Ce changement n'est pas immédiatement perceptible en écoutant la première piste de l'album, l'excellente plage titulaire qui démarre par le très bon riff introductif partagé entre piano, orgue et guitare électrique. Le mythique humour de Caravan est bien sûr là, assuré par Richard Sinclair et son histoire absurde d'une prostituée nommée Lily, qui se maquille avec une colle que personne ne voudrait utiliser et a l'honneur de posséder le plus grand lit de la ville (tiens, tiens) à côté duquel les sex machines semblent être de la pisse pour chat. Mon envie de chanter avec Sinclair est irréfrénable quand il entame le solide refrain "Lily Waterloo, Piccadilly Blue!", après quoi Steve Miller nous embarque pour d'excellents soli de piano électrique fortement tintés d'accents jazzy, tout en retenant, je trouve, un côté bluesy qui fonctionne super bien, tout en étant pas forcément familier au groupe. L'atmosphère est en même temps très épaisse, sans être pour autant lourde ou hard, et présente un groove assez funky auquel j'ai du mal à résister, grâce aussi au solide jeu du batteur Richard Coughlan, plus proéminent ici que sur l'album antérieur. Sinclair conclut en beauté une de ses meilleurs compositions (quoique créditée au groupe entier) avec une reprise de l'irrésistible "Lily Waterloo, Piccadilly Blue!". Le côté jazz fusion atteindra des proportions beaucoup plus titanesques dans la piste suivante, l'instrumental de dix minutes Nothing At All / It's Coming Soon / Nothing At All (Reprise), souvent considéré par une grande partie des fans comme étant "trop indulgent" ou "trop long". Pourtant, quel chef-d'oeuvre! Un tiers du morceau est déjà emporté par la succulente ligne de basse de Sinclair, efficace et addictive, me rappelant à quel point ce dernier est talentueux (un autre petit avantage par rapport à Camel, qui se basait sur des lignes de basse également solides mais souvent un peu moins élaborées). Miller et le sympathique guitariste Pye Hastings s'engagent alors dans de splendides conversations musicales, un avec un piano un peu honky-tonk et l'autre avec une guitare électrique et plein de wah-wah, pour mon plus grand plaisir. Un certain Lol Coxhill viendra pimenter le tout avec un saxophone criant et complétant à merveille l'ambiance jazzy de cet instrumental. Petit à petit, les instruments se retirent en fade-out pour laisser Miller improviser sur son piano et créer une atmosphère légèrement inquiètante, avant que le groupe ne se relance dans un épatant groove, où tout le monde excelle, surtout la section rythmique qui voit Coughlan en très bonne forme. La superbe ligne de basse du début revient pour terminer le morceau en fade-out, ponctuée ci-et-là par le Wurlitzer de Miller.Nothing at All est effectivement un titre difficile à assimiler en une seule écoute, mais une fois qu'il vous aura pénétré, vous comprendrez l'étonnante maturité dont fait maintenant preuve Caravan. La puissance des deux premières pistes aura sûrement convaincu Miller d'achever la première face du vinyle sur une note un peu plus calme et pour le moins surprenante considérant qu'il est le principal instigateur derrière le jazz fusion de cet album, puisque Songs and Signs est probablement la chanson la plus pop du disque. Elle bénéficie certes de la belle voix en falsetto de Pye et d'un bon segment instrumental, mais force est de constater qu'il s'agit peut-être de la piste la plus faible de la face A.

Aristocracy, qui inaugure la Face B, continue sur cette voix pop rock avec plus de succès, car c'est une composition typique d'Hastings, structurellement très proche de Love to Love You (d'ailleurs, elle aura dû figurer sur le même album), possédant les mêmes paroles rêveuses et absurdes qui définissent son style; les "la-la-la-la-la" qui parsèment le titre sont très efficaces et même suivis d'un discret solo de guitare électrique en guise d'outro. En somme, un morceau très sympathique qui fait office d'apéritif en attendant le vrai chef-d'oeuvre de cet album, j'ai nommé l'irréprochable et sublime suite The Love in Your Eye / To Catch Me A Brother / Subsultus / Debouchement / Tilbury Kecks !!! Si je ne me trompe pas, c'est la première composition de Caravan (en l'occurrence de Pye Hastings, qui signe ici son meilleur titre et de loin!) à figurer un orchestre (si on exclut les trompettes de fanfare sur Golf Girl) et qu'est-ce que ça fonctionne! Les cordes aiguës et tendues des violons complémentent sans pareil le lent et introspectif piano de Miller et les magnifiques parties vocales d'Hastings:

"In dreams of you, I wish a song on everyone, a gift of love to fill your eyes, fill your eyes."

Niveau texte, ce dernier est à son paroxysme: l'absurdité des significations se mélangent à merveille avec la poésie absolue de ses paroles, empreintes d'une douce mélodie qui se transformera éventuellement en groove haletant, précédé d'un très beau "There's so much time misspent in dreams of wealth and fame, when all you need is love in your eye!". L'orchestre, comme déjà cité ci-dessus, embellit vraiment cette pièce en restant simple mais proéminent et je ne peux me résoudre à décrire la beauté des cordes accompagnant le premier solo de guitare de Pye. Son frère Jimmy Hastings, qui a d'ailleurs composé les accompagnements orchestraux, viendra ensuite nous offrir un de ses inimitables soli de flûte dont lui seul a le secret, et celui-ci en particulier est d'une virtuosité sans précédente (à côté de lui, le solo d'Ian Anderson de Jethro Tull sur Locomotive Breath, ben il peut très bien aller se coucher!). La chanson évolue alors progressivement vers des passages de plus en plus énergiques, grâce à la très solide section rythmique qui présente l'une des meilleures prestations de Coughlan, mais également pleins de jazz fusion, et pour la première fois depuis le début du disque, Miller s'essaye à l'orgue Hammond; et même s'il n'atteint pas le son saturé qui rend l'orgue de David Sinclair aussi unique, l'effet est vachement bien réussi. Après le deuxième solo de Pye et de nombreux changements de tempo et de rythme qui feront le plus grand bonheur des fans de prog (admirez ces 5/4, 7/8 et 9/8 qui apparaissent de nulle part au milieu des 4/4 rigides de Subsultus et Debouchement!), l'ambiance se fait plus lugubre et les improvisations libres de jazz se mélangent harmonieusement aux rythmes asymétriques typiques de la Canterbury scene, permettant par la même occasion à Miller de retrouver son Wurlitzer. Le groupe ralentit avant de retomber sur la dernière section vocale (celle de Debouchement) de Pye, qui, la voix tendue, assure: "we'll sing your song and through our needs will tag along, collecting thoughts for all the others!" Et là, coup de théâtre, Pye sort sa guitare et sa pédale wah-wah pour entonner l'un des plus brillants moments de la carrière de Caravan: le délire de Tillbury Kecks! Je n'ai jamais entendu la section rythmique plus efficace qu'ici: Richard Coughlan, qui jouait déjà particulièrement bien tout au long de la pièce, se déchaîne sur sa batterie, on a le temps d'apprécier pleinement sa puissance, sa précision et ses fills (le plus grand moment de gloire du batteur, à égalité avec le 19/8 qu'il a développé sur l'Auberge du Sanglier!), tandis que Sinclair se démonte plus que jamais, encore plus que sur l'intro de Nothing At All! Rien à dire, le groupe s'éclate à fond, et on termine le merveilleux voyage musical qu'est The Love In Your Eye en se désarticulant dans tous les sens, tellement le groove est entrainant! Une conclusion explosive qui restera pour moi gravée dans mon coeur!

Il sera très difficile, voire même impossible d'émuler une telle aventure comme The Love in Your Eye, et la piste finale, The World Is Yours, le sait très bien. Elle se contentera donc de proposer une mélodie folk mignonne et joyeuse, qui remercie pleinement l'auditeur d'avoir écouté Waterloo Lily.

1) Waterloo Lily (10/10)

2a) Nothing At All (10/10)

2b) It's Coming Soon (10/10)

2c) Nothing At All (reprise) (10/10)

3) Songs and Signs (7,5/10)

4) Aristocracy (8/10)

5) The Love In Your Eye (suite) (11/10)

a) The Love In Your Eye (11/10)

b) To Catch Me A Brother (11/10)

c) Subsultus (11/10)

d) Debouchement (11/10)

e) Tillbury Kecks (12/10)

6) The World Is Yours (8,5/10)

(La chanson en gras est ma préférée de l'album)

Si la qualité moyenne n'atteint pas les sommets d'In The Land Of Grey and Pink, Waterloo Lily n'en reste pas moins un excellent album représentant parfaitement l'âge d'or de Caravan auquel je prends beaucoup de plaisir à écouter. Un disque essentiel, rien que pour la présence du fulgurant The Love In Your Eye.

9/10

Créée

le 23 févr. 2026

Critique lue 10 fois

Herp

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