Le milieu des années 80 marque l'apogée du hard rock mélodique. Des deux côtés de la frontière américaine, les groupes se multiplient, les salles se remplissent et MTV transforme chaque refrain accrocheur en hymne générationnel. Si les États-Unis dominent les débats avec Mötley Crüe, Ratt ou Dokken, le Canada n'a rien à leur envier. Helix, Lee Aaron, Honeymoon Suite ou Killer Dwarfs démontrent qu'une scène particulièrement riche est en train d'éclore. C'est dans ce contexte que Brighton Rock fait son apparition avec Young, Wild and Free, un premier album qui, sans bouleverser les codes du genre, affiche déjà une personnalité et une maîtrise qui forcent le respect.
Pour ses débuts, le quintette canadien s'offre un luxe que peu de jeunes groupes peuvent se permettre : Michael Wagener derrière la console. À cette époque, le producteur allemand est déjà considéré comme l'un des architectes du son hard rock moderne grâce à son travail avec Accept et Dokken. Quelques années plus tard, il signera ou participera à des classiques tels que Slave to the Grind de Skid Row, Pride de White Lion, Badlands, tout en assurant le mixage du mythique Master of Puppets de Metallica. Son expérience transparaît immédiatement. Le son est ample, précis, puissant sans jamais devenir envahissant. Chaque instrument trouve naturellement sa place dans le mix et, surtout, les chansons respirent. Même aujourd'hui, cette production impressionne par sa clarté et sa dynamique.
Mais si Brighton Rock séduit dès les premières minutes, c'est avant tout grâce à son chanteur. Gerry McGhee possède l'une des voix les plus impressionnantes du hard rock canadien. Son registre est spectaculaire, capable de grimper dans des aigus vertigineux sans jamais perdre en justesse ni en puissance. Pourtant, sa véritable qualité ne réside pas dans cette performance technique. Elle se trouve dans son interprétation. Contrairement à tant de chanteurs de l'époque qui cherchent avant tout à impressionner, McGhee privilégie constamment la mélodie. Son timbre légèrement rocailleux apporte du caractère aux morceaux les plus nerveux, tandis que sa sensibilité fait merveille dans les passages plus émotionnels. Il possède cette faculté rare de rendre crédible chaque chanson qu'il interprète.
Dès le morceau-titre, Brighton Rock affiche ses ambitions. Young, Wild and Free est tout ce que l'on attend d'une ouverture de ce type : un riff immédiat, un refrain fédérateur et une énergie communicative. Le groupe ne cherche pas à réinventer le hard rock ; il le joue avec une sincérité et une conviction qui emportent immédiatement l'adhésion.
Mais le véritable premier sommet du disque arrive avec l'extraordinaire We Came to Rock. Difficile d'imaginer un titre plus représentatif de ce que le hard rock des années 80 pouvait produire de plus enthousiasmant. Tout semble couler de source. Le riff est simple mais irrésistible, la rythmique possède ce groove qui donne envie de battre la mesure, les chœurs épaississent admirablement le refrain et Greg Fraser signe un solo aussi mélodique qu'efficace. Mais ce qui transforme cette excellente chanson en véritable classique, c'est encore une fois Gerry McGhee. Son interprétation déborde d'enthousiasme sans jamais sombrer dans la caricature. Il ne chante pas seulement un hymne au rock ; il semble véritablement le vivre. Plus de quarante ans après sa sortie, le morceau conserve intact son incroyable pouvoir fédérateur. À lui seul, We Came to Rock justifie la découverte de l'album.
Avec l'exceptionnel Change of Heart, le groupe dévoile une facette plus mature de son écriture. La tension ne repose plus uniquement sur les riffs ou l'énergie, mais sur une construction mélodique particulièrement inspirée. Les couplets installent progressivement l'émotion avant de déboucher sur un refrain d'une évidence absolue. C'est probablement ici que Gerry McGhee réalise sa plus grande performance. Il ne cherche jamais à démontrer l'étendue de son registre ; il raconte véritablement la chanson. Chaque nuance semble parfaitement maîtrisée, chaque montée en puissance paraît naturelle. Greg Fraser accompagne cette interprétation avec l'un des plus beaux solos de l'album : chantant, expressif, jamais démonstratif. Voilà le type de morceau qui distingue un bon groupe d'un groupe capable de marquer durablement les esprits.
La power ballad est alors un passage obligé pour tous les groupes de hard rock. Beaucoup s'y cassent les dents, sombrant dans le pathos ou les clichés. Brighton Rock évite tous ces pièges avec Can't Wait for the Night. La chanson avance avec une élégance remarquable, sans précipitation. L'introduction installe une atmosphère délicate avant que la tension ne monte progressivement jusqu'à un refrain superbe. Gerry McGhee y est bouleversant de retenue. Plutôt que de multiplier les effets vocaux, il laisse simplement parler l'émotion. Son interprétation donne une profondeur inattendue à une mélodie déjà magnifique. Le solo de Greg Fraser prolonge ce climat avec une rare délicatesse. Plus qu'une simple ballade, Can't Wait for the Night constitue l'un des plus beaux moments de l'album et sans doute l'une des grandes réussites du hard rock canadien.
Autour de ce trio exceptionnel gravitent de nombreuses compositions de qualité. Assault Attack apporte une agressivité bienvenue avec son riff mordant et son énergie presque heavy metal. Barricade permet à Greg Fraser de démontrer toute l'étendue de son talent de guitariste, tandis que Save Me séduit par son efficacité mélodique. Nobody's Hero impressionne par la richesse de ses arrangements et Rock 'n' Roll Kid conclut l'album dans une ambiance festive qui résume parfaitement l'état d'esprit du groupe.
S'il fallait mettre en avant un second héros de cet album, ce serait justement Greg Fraser. Trop souvent oublié lorsqu'on évoque les guitaristes de cette époque, il fait preuve d'un goût remarquable. Ses riffs sont efficaces sans être simplistes, ses harmonisations enrichissent constamment les morceaux et ses solos ne cherchent jamais à démontrer une virtuosité gratuite. Ils prolongent toujours la mélodie, ce qui les rend particulièrement mémorables. Cette approche, finalement assez rare à une époque où beaucoup de guitaristes rivalisent de vitesse, participe largement à l'identité de Brighton Rock.
Young, Wild and Free est un excellent premier album. Un disque porté par une production de premier ordre, un guitariste inspiré et surtout un chanteur exceptionnel qui aurait largement mérité une reconnaissance internationale. Plus de quarante ans après sa sortie, il demeure l'un des joyaux les plus attachants du hard rock canadien, une œuvre sincère, généreuse et passionnée, qui rappelle qu'avant d'être une affaire de look ou de mode, le hard rock était avant tout une histoire de chansons. Et sur ce terrain-là, Brighton Rock avait déjà beaucoup de choses à dire.