L’année 1945 marque la fin de la Seconde guerre mondiale, avec la défaite de l’Allemagne et la disparition d’Adolf Hitler. Située côté allemand, cette série fait sentir l’évolution de l’atmosphère générale, plutôt méconnue chez nous, en s’intéressant au destin de quelques personnages.


En Allemagne, les états d’esprit sont tournés vers la défaite avec tout ce que cela implique. Cet album est à rapprocher de la fin de la série Amours fragiles située à la même période, là aussi essentiellement en Allemagne. A noter d’emblée que le présent album peut être lu indépendamment de la série, même si dans ce cas, on y perd légèrement (le passé des personnages). On suit Karl Stieg, désormais directeur de l’établissement scolaire où il exerce, à Berlin. Karl vit avec Mona, une réfugiée d’origine polonaise.


La débâcle allemande


Malgré son statut d’homme mûr, Karl fait partie de ceux rappelés in-extremis pour combler les effectifs de l’armée allemande, à une heure où la situation se dégrade rapidement. Les Allemands ont de quoi s’inquiéter puisque les Russes progressent du côté Est et les Américains du côté Ouest. Si les Américains sont attendus sans trop d’appréhension, surtout par les civils, il n’en est pas de même pour les Russes, dont toutes et tous s’attendent à ce qu’ils se livrent à des atrocités pour venger ce qu’ils ont subi quelques années plus tôt. Karl aurait préféré éviter ce rappel d’une classe d’âge pas du tout préparée pour combattre, ni psychologiquement ni physiquement et qui devra se contenter du strict minimum encore disponible au point de vue uniformes et armements. Quant à l’instruction, au vu des circonstances, elle est logiquement bâclée. Ces réservistes déboussolés côtoient des membres d’une génération, elle, appelée trop tôt. Ces jeunes garçons n’ont pas le recul pour évaluer la situation correctement et, parmi eux on compte des fanatisés qui ne pensent qu’à la défense de la patrie. Cette observation est à rapprocher du prologue de l’album, où un enseignant lit un extrait du Joueur de flûte de Hamelin conte des frères Grimm que Karl considère comme symbolique de la situation allemande. Oui, le parallèle saute aux yeux entre ce flûtiste séducteur de la jeunesse et l’orateur haranguant les foules pour les entrainer dans son sillage, jusqu’à la catastrophe. Effectivement, la défaite de l’Allemagne pourrait voir son anéantissement, surtout si on considère le atrocités commises. Comment ne pas penser au récent film La zone d’intérêt (Jonathan Glazer - 2024) qui montrait la vie de la famille Höss dans leur maison avec jardin donnant directement sur les murs et les barbelés du camp d’Auschwitz ? Rapidement, Karl et l’un de ses camarades ne pensent qu’à l’évasion, même si la désertion leur ferait également risquer la mort, châtiment réservé aux traitres.


Les individus confrontés à la marche de l’Histoire


L’album a donc le mérite de nous montrer la situation dans cette Allemagne au bord du gouffre, avec des comportements individuels qui rappellent qu’en de telles circonstances chacun-chacune cherche à sauver sa peau, avec des comportements très révélateurs puisque provoqués par des situations extrêmes. L’amertume viendra également de l’attitude des dirigeants qui n’assument pas leur responsabilité et laissent le peuple encaisser cette catastrophe qu’ils ont provoquée. L’album ne néglige pas non plus quelques éléments qui situent l’état d’esprit de l’armée allemande de l’époque, comme ces pilotes volontaires pour des missions suicides de sabotage inspirés des kamikazes japonais. En suivant Karl, l’album dresse donc une sorte d’inventaire de ce qui a pu se passer à l’époque. En tant qu’individu, Karl n’a qu’une faible marge de manœuvre. Les événements le dépassent complètement et il fait son possible pour échapper à ce mouvement implacable de la roue de l’Histoire. A ce titre, j’ai trouvé la fin un peu trop heureuse. De même, je regrette que cet album clôture la série sans révéler ce qui nous intriguait dans les premiers épisodes. Les auteurs ont beau expliquer que l’Histoire est ainsi faite, avec des grandes lignes bien connues et certains faits de moindre importance qui ne trouveront jamais d’explication, la frustration est là. A leur décharge, on peut supposer que certains personnages qui auraient pu apporter l’éclairage attendu ont purement et simplement disparu, à l’image de ceux dont on n’a jamais pu identifier leur corps de manière certaine.


Une série de qualité


L’épilogue revient sur l’enseigne correspondant au titre de la série, choisie en 1933 (tome 1) par le propriétaire du café où le petit groupe du début aimait se retrouver. Ce qui pouvait encore passer pour du patriotisme en 1939 (tome 2), devenait opportuniste en 1943 (tome 3) et devient trop connoté négativement, comme le film Le prénom (lui-même adapté de la pièce éponyme) l’explore non sans provocation. Signé Rodolphe, le scénario se révèle une nouvelle fois intelligent, pour montrer de façon particulièrement convaincante l’ambiance en Allemagne à l’approche de la défaite. Le choix des trois bandes par planche donne une bonne lisibilité, renforcée par le dessin soigné de Ramón Marcos et les couleurs de qualité de Dimitri Fogolin. L’album mérite largement la découverte, comme l’ensemble de la série.


Critique parue initialement sur LeMagduCiné

Electron
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le 14 mai 2024

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